Criminalité et statistique en Suisse

On entend souvent dire que la criminalité est en hausse en Suisse, notamment du fait d'étrangers et, parmi ces derniers, majoritairement de “prétendus” réfugiés politiques. Et bien sûr, surtout émanant de jeunes (voyous) - ou commises sur des jeunes (pédophilie).

Comment interpréter les données statistiques à ce propos?

"Les chiffres, on leur fait dire ce que l'on veut".

Opinion de café du commerce largement répandue, cette phrase reflète-t-elle une réalité, particulièrement dans le domaine de la criminalité? Une analyse un tant soit peu honnête conduit à penser le contraire, mais montre que le politique utilise volontiers les chiffres pour étayer sa propagande, en tentant de la légimitimer par une aura quantitativiste et scientifique.

Abondamment utilisées par les mouvements et partis d'extrême-droite, les statistiques officielles sur la criminalité en Suisse peuvent dire tout et leur contraire, en fonction de la grille d'analyse proposée. Ainsi, en 2007, lors de l'initiative de l'UDC pour le renvoi des étrangers criminels, la population résidant en Suisse avait reçu dans sa boîte aux lettres un dépliant de propagande légitimant cette initiative sur la base des statistiques nationales, qui auraient avancé que les étrangers avaient un comportement plus "criminogène"  que les Helvètes. Effectivement, si on lisait sans réfléchir les statistiques nationales, on y voyait que les étrangers commettaient plus de délits que les Suisses.

En 1897, Emile Durkheim, souvent considéré comme le père de la sociologie moderne, publie dans "Le Suicide" une bourde statistique fréquemment citée. Selon lui, les protestants ont plus tendance à se suicider que les catholiques. Ce sont les chiffres, plus précisémment la toute récente science de la statistique sociale, qui le démontrent. Il faudra attendre plusieurs décennies pour se rendre compte que la corrélation était fausse, dans la mesure où la confession était corrélée à une autre variable. En effet, dans son échantillon de population étudiée, Durkheim ne s'était pas rendu compte que les protestants étaient principalement des urbains, alors que les catholiques venaient du monde rural. En réalité, on se suicide moins à la campagne qu'en ville.

De manière similaire, les pauvres sont plus criminels que les riches, et la proportion de pauvres - en Suisse - est plus importante chez les non-nationaux que chez les indigènes. De manière similaire, les jeunes sont statistiquement plus criminels que les personnes âgées, et la proportion de jeunes est plus importante chez les étrangers que chez les Suisses.

On peut cependant, si l'on souhaite être précis, encore nuancer ces propos:  en effet, si les jeunes sont plus "criminels" que leurs aînés, on parle ici de petite délinquance. En ce qui concerne les crimes de sang, ce sont les adultes qui ont la palme. De manière similaire, comme le prouvent l'évolution de la société japonaise, l'âge n'est pas déterminant dans les sociétés occidentales en matière de criminalité. Lorsque la frange plus âgée d'une population s'appauvrit, sa tendance criminogène augmente - on constate ainsi une hausse importante de petite et grande déliquance au Japon, liée à la paupérisation des aînés, et les sociologues s'attendent à une augmentation de cette tendance dans les années à venir.

En Suisse, un policier neuchâtelois a publié un ouvrage intéressant sur la prétendue délinquance juvénile, où il démontre clairement l'utilisation politique détournée de statistiques difficilement exploitables. Ce point de vue est d'ailleurs celui de l'OFS (Office fédéral de la statistique), qui appelle à la plus grande prudence dans l'interprétation des données dans le domaine de la criminalité en Suisse. A partir de 2010, on aura une meilleure uniformisation des données cantonales, ce qui permettra d'aller plus loin dans l'analyse, surtout dans la tracabilité des données.

A titre d'exemple. si l'on constate une hausse quantitative absolue de la criminalité, elle peut aussi recouvrer une réalité contraire: avec les menaces par SMS, on a assisté à une hausse importante des plaintes pénales. Plusieurs plaintes peuvent aussi recouvrer une seule "affaire" (menaces, agressions etc.), et les agresseurs ont maintenant tendance à utiliser la justice pour dénoncer la prétendue "agression" qu'ils subiraient de la part de la personne qu'ils auraient agressée, sublime représentation de la société inhumaine mais éminemment légaliste dans laquelle nous évoluons. Comme l'annonçait Debord dès 1967, "Toute la vie des sociétés dans lesquelles règnent les conditions modernes de production s’annonce comme une immense accumulation de spectacles. Tout ce qui était directement vécu s’est éloigné dans une représentation".

L'utilisation des sentiments d'exclusion par le politique n'est cependant pas nouvelle: rappellons qu'en 414 avant Jésus-Christ, des oligarques et démagogues athéniens parviennent à sonner le rappel d'Alcibiade des campagnes siciliennes, avec pour conséquence selon la plupart des spécialistes d'histoire militaire de précipiter la défaite des Athéniens face aux Corinthiens dans les guerres du Péloponnèse. Ce rappel se fit suite à l'affaire dite des "Hermocopides", où Alcibiade, alors jeune adulte, aurait incité ses camarades ivres a effectuer des actes de vandalisme sur des idoles en pierre. Voyou de jeune, graine de voyou, Alcibiade est-il le père du mouvement punk?

Sources:

Périodiques

Monographies