Chetchov, Anton Pavlovich
La cerisaie
kCERISRIE.
CnOSTKQUft u h.LhnBLOT.
EDITION DU "FLAMBEAU.
n/^Uf\iCE LAMEf\TiN
ÉDJTEUR
BKUXELLE5
LA CERISAIE
A.'P. Tchékhov
LA CERISAIE
Comédie en quatre actes
Représentée pour la première fois au Théâtre des Arts
de Moscou, le 17 janvier 1904
Première version française par
C. MOSTKOVA et A, LAMBLOT
Illustrée de six Blancs et Noirs et d'une couverture de A. Lamblot
Précédée d'un poème de Wega et d'une étude du professeur
Alexandre Eck, de V Université de Moscou
BRUXELLES
MAURICE LAMERTIN, LIBRAIRE-ÉDITEUR
58-62, rue Coudenberg
Uifcl LNvr
3^0 7
F 5 V S
5
Tchékhov
Dans Taganrog lointaine et triste, près de la mer aux
flots gris-bleus, dans la steppe où le long des rouies,
dorment les meules jaunissantes, où la poussière en tour-
billons s'élève, pareille aux fumées, où penchés sur les
champs de blé, les Khokhols (1) gravement s'affairent,
où, traînant les longues arbas, nonchalamment s'en vont
les bœufs, sous un ciel aux étoiles claires, Il grandit, vif,
insoucieux.
Son âme ardente et caressante ressemblait à la steppe
immense qu'un soleil printanier inonde. Ce fut sous les
rayons de feu de ce soleil qu'il vint au monde. Et ses
yeux erraient à la ronde. En lui se réfléchit l'image du
pays natal: champs brûlés, mugissement du vent noc-
turne, lent frisselis des herbes hautes, et ces stanitzas de
l'Azov, avec leurs rangs de maisons basses, avec leurs
files de grands saules, près des étangs vaseux, fangeux...
Dans Taganrog poudreuse et triste il vit une humanité
grise : vaines joies, futiles soucis, oiseux propos, paresse
et songe. Et sur ce fond de déchéance il vit d'en-
nuyeuses figures, mornes tableaux de vie obscure, visages
falots, âmes troubles...
Après qu'il eut quitté la steppe, au fond de son âme
(1) Khokhols, sobriquet des paysans de l'Ukraine; arbas, voitures;
stanitzas, villnges.
// garda l'éternel ennui de ces choses, de ces gens; il
comprit l'empire des âmes brumeuses qui dorment, tris-
tement, d'un sommeil mortel. Tout ce qu'il écrivit sur
elles exhale un pénétrant parfum.
La littérature le prit, l'art triomphant le séduisit. Mais,
discourtoise et renfrognée, Pétersbourg lui fit peu
d'accueil. Son chemin fut semé d'épines. Le poète restait
joyeux : son rire insouciant et clair ne se tut pas un seul
instant.
Ah! les pages étincelantes ! On y voit passer tour à
tour ces visages falots et troubles qu'il avait connus dès
l'enfance. Il riait; mais toujours plus sombre se faisait la
nuit d'alentour, et son rire sonnait toujours; ce rire était
désespéré.
C'était l'époque ténébreuse. La stagnation et la mort
pesaient sur la grande Russie. Et lui, profondément sen-
tait les misères de la patrie.
Soudain, son rire s'éteignit. Un brouillard 'de mélan-
colie revêtit son œuvre à jamais. Et dans cette ombre
désormais des motifs douloureux pleurèrent.
Son âme sensible souffrit, souffrit sans fin du deuil
des autres. Il souffrit pour /'Oncle Vania, s'apitoya sur
les Trois Sœurs, luttant contre la vie amère... Et de
plus en plus désolées sont les pages des derniers temps...
Tel un fantôme légendaire, reculait, toujours plus loin-
tain, le triomphe de la lumière, et ces ténébreuses années
le menèrent jusqu'au tombeau. Il a pressenti le bonheur,
mais il n'aura point vu l'aurore, l'aurore de la Liberté!
WÉGA.
Le Flambeau me fait le grand honneur de me demander
quelques pages pour la traduction de la Cerisaie de Tchék-
hov, et j'en suis tout perplexe.
Il y a quelque chose de paradoxal dans cette présenta-
tion du chef-d'œuvre d'un grand écrivain faite par un
inconnu. Si je passe outre aux scrupules, j'ai deux
excuses: c'est que j'aime passionnément la littérature
russe, âme vibrante de mon pays; c'est que je vois dans
la traduction de nos œuvres littéraires un des meilleurs
moyens de donner au public de langue française la com-
préhension vraie et profonde de la vie russe.
Or, s'il est impossible de comprendre la Russie sans
connaître sa littérature, Tchékhov est, sans conteste, celui
des écrivains russes qui devrait être présenté un des pre-
miers à l'attention du public étranger, tant son œuvre
reflète puissamment et fidèlement l'ambiance sociale de
toute une époque.
Né en 1860 Tchékhov fut emporté par la phtisie
en 1904; de la sorte son activité littéraire coïncida avec
la période la plus morne, la plus plate de la vie sociale
russe. La bureaucratie stupide et la noblesse décadente,
unies en une entente cordiale, prenaient alors leur re-
vanche de l'époque libérale d'Alexandre II, étouffaient
toute activité intellectuelle et sociale du pays, l'acculaient
à la stagnation, au croupissement.
La seule chose qu'elles ne pouvaient mater complète-
ment, c'était l'évolution économique de la Russie, où des
phénomènes nouveaux prenaient naissance. En effet,
l'abolition du servage en 1861 a bouleversé tous les rap-
ports sociaux et l'économie nationale. Des capitaux
énormes, jetés dans la circulation par le rachat des terres
aux seigneurs, ont vite fait de passer des mains de la
noblesse prodigue et désœuvrée aux mains de toute sorte
d'accapareurs et de mercantis. D'autre part, le domes-
tique-serf, affranchi sans terre, envahissait les villes et
offrait une main-d'œuvre immense à l'exploitation facile.
Le capitalisme naît dans cette atmosphère favorable,
non pas le capitalisme constructeur qui organise et déve-
loppe les forces productrices du pays, mais le capitalisme
profiteur, fait de rapines, de lucre, rafleur, écumeur du
travail de la nation. C'était partout le règne des rapaces'
de toute taille ; les grands centres et les villes de province,
les campagnes et les hameaux les plus reculés avaient leurs
requins ou leurs sangsues.
Cependant, les intellectuels, écrasés par la défaite des
libéraux et des révolutionnaires terroristes après la mort
d'Alexandre II (1881), désorganisés, dispersés dans l'im-
mensité du pays, terrorisés par la réaction, sont devenus
impuissants et ils désespèrent de l'avenir meilleur, ayant
perdu la foi dans les prédispositions révolutionnaires du
peuple. Leurs idéals anciens, idéals généreux, démocra-
tiques et humanitaires, subsistaient, certes, mais deve-
naient de plus en plus abstraits et nébuleux, frappés d'im-
puissance ; le courage diminuait chaque jour devant la
pérennité inébranlable, semblait-il, du régime. La vie
devenait terne et fade, remplie d'ennui sans fin, de petites
compromissions, de petites chutes morales, de grisaille
crépusculaire, — un marécage immense et profond oii
s'enlisait lentement, inéluctablement la mince couche de
gens cultivés. C'était un drame obscur et sourd où se mou-
rait, où s'asphyxiait l'héroïsme de naguère... Un drame
sans protagonistes, sans action, confus, insipide et atone^
mais combien poignant î
Le chantre incomparable, sensitif et subtil de ce drame,
c'est Tchékhov, auteur des Contes crépusculaires, des
Gens moroses, des Trois Sœurs, de VOncle Vania, de la
Cerisaie. La mesquinerie écœurante des petits bourgeois,
la platitude morne et grise de leur vie ; les élans impuis-
sants, les angoisses, la torpeur et le spleen désespéré des
intellectuels; le désarroi de la noblesse débile et grotesque,
désemparée par l'affranchissement des serfs, par l'inva-
sion des parvenus triomphants, — tout cela trouve sa
place dans l'œuvre de Tchékhov, tout y est dépeint avec
un sourire mélancolique et apitoyé, avec une commiséra-
tion ironique et profondément humaine.
L'humanité se dessine parfois au regard de Tchékhov
comme une nuée de moucherons tout petits, mesquins et
grotesques dans leur activité grouillante et vaine ; la vie
nationale s'étend devant lui comme un désert où tout est
engourdi dans un sommeil étrange, peuplé de rêves dif-
formes, confus et lourds, où les âmes sont remplies d'en-
nui et de désolation, comme des temples désertés par leurs
dieux...
Tchékhov débuta vers 1883 comme auteur des petits
9
contes humoristiques sans prétention, où son rire juvénile
retentissait spontanément, provoqué par n'importe quel
trait comique de la vie quotidienne ; cependant l'acuité
d'observation, le sens grotesque se manifestaient déjà
d'une façon remarquable dans ces essais du jeune écri-
vain et attirèrent sur lui l'attention de la critique. Mais
bientôt des notes mélancoliques se mêlent au rire d'An-
tocha Tchekhonté (pseudonyme de Tchékhov à ses dé-
buts) ; le rire devient un sourire que les soupirs d'an-
goisse, de tristesse et d'ennui entrecoupent de plus en
plus souvent, tels des points d'orgue...
La collaboration aux quotidiens, ainsi que le tempéra-
ment personnel poussaient Tchékhov à écrire surtout de
petits contes, sorte de pochades littéraires, adaptés pour
ainsi dire aux proportions et au caractère d'un journal.
Le contenu de ces miniatures est infiniment varié et kaléi-
doscopique : une anecdote, une scène saisie sur le vif, un
épisode détaché, parfois un drame en raccourci, d'où l'on
pourrait tirer la matière de tout un roman.
Ce genre d'écrits exige une facture toute spéciale,
extrêmement serrée et soignée, un style bref et concis qui
ne fait ressortir que le principal et permet en même temps
au lecteur de deviner le reste. Tchékhov est passé maître
dans ce genre qu'il a, peut-on dire, créé dans la littérature
russe. Et, bien qu'il ait écrit par la suite plusieurs nou-
velles d'une grande envergure, il ne nous a pas donné un
seul roman.
Mais il est une partie de l'héritage littéraire de Tchék-
hov qui reste à part, avec une valeur intrinsèque spéciale :
ce sont ses œuvres dramatiques.
Là encore Tchékhov a commencé par des saynètes hu-
moristiques, tel l'Ours, le Jubilé, la Demande en mariage ;
mais ce sont les drames comme la Mouette, Ivanov, l'Oncle
Vania, les Trois Sœurs, la Cerisaie, qui ont consacré sa
gloire de dramaturge.
Le célèbre Théâtre d'Art de Moscou s'attacha tout spé-
cialement à la réalisation scénique de ces drames, et ce fut
là une véritable révélation d'art dramatique qui marque
une époque dans l'histoire du théâtre russe.
La Cerisaie, écrite en 1903, est la dernière en date
parmi les œuvres dramatiques de Tchékhov, c'est pour-
quoi, peut-être, cette comédie présente une sorte de syn-
thèse de toute l'activité de son auteur, la quintessence de
sa valeur sociale. Elle peut être considérée en même temps
comme son chef-d'œuvre artistique
Affranchi de toutes les traditions vieillottes, de tous les
préjugés consacrés de la dramaturgie classique, Tchékhov
nous donne dans la Cerisaie non pas un drame de mou-
vement, de heurts tragiques ou comiques, toujours plus ou
moins artificiels, puisque voulus et arrangés à dessein,
— mais une reconstitution idéale, purifiée de la vie
comme elle est, vraie, sans artifice ni préméditation. L'im-
pression n'en est que plus poignante et profonde.
D'aucuns verront une infériorité dans ce détachement
des règles sacrées aux « faiseurs » de pièces de théâtre.
Ceux-là ne comprendront jamais ni la beaqté ^ublin^e et ^^^^^^^-^^^^X^a^i!
neuve des œuvres de votre grand Maeterlinck, ni ïà signi-
fication profonde de certaines pièces d'Ibsen. Sans être
leur émule ni leur élève, Tchékhov se place à côté de ces
deux sommets de l'art dramatique contemporain, tout en
restant essentiellement russe par la teneur sociale et psy-
chologique de ses drames.
Oui, elle est bien russe, cette Cerisaie, avec tout ce
monde qui la peuple, les intérêts qui s'y heurtent, les
pauvres âmes humaines qui y souffrent, pitoyables même
11
quand elles sont grotesques... Cette Cerisaie qui a vu
grandir tant de générations de gentilshommes, qui a abrité
tant de grandeurs et tant de décadences de la vieille vie
patriarcale et qui tombe sous la hache impatiente du mer-
canti, serf d'hier, maître de l'heure présente, — c'est un
profond symbole de la crise sociale russe, commencée
avec l'abolition du servage et qui se prolonge jusque dans
le (( communisme » d'à présent... Tous ces personnages,
— aussi bien les seigneurs décadents que les précurseurs
balourds du capitalisme, que cette mère inconsciente et
frivole, tenue captive par le passé, ou que les jeunes qui
aspirent à une vie inconnue et nouvelle, — tous ils font
partie intégrante d'un tout organique, tous sont des fruits
qui ont mûri sur un même arbre ; mais la désagrégation
fait son œuvre, disloque, entrechoque, disperse aux
quatre vents les membres de cette unité organique qu'était
la vieille Russie patriarcale...
Tchékhov ne critique pas cette vie ni ses représentants;
son drame n'est ni un acte d'accusation, ni une plaidoirie.
Il constate, il fait vibrer devant nous, un instant, la vie
elle-même ; mais, profondément humain, c'est avec un
lyrisme soutenu, avec une sympathie apitoyée qu'il réa-
lise son œuvre d'art.
Je me garderai bien de faire une analyse de la Cerisaie;
j'en laisse la primeur au lecteur compréhensif, sans la
déflorer par des commentaires qui sentent toujours l'am-
phithéâtre d'anatomie.
Entrez avec l'auteur dans ce coin perdu de la vie russe,
vous saisirez vous-même les battements du cœur — par-
fois si faibles — de cette pauvre vie.
« Vous vous plaignez qu'il n'y ait pas de mouvement »,
écrivait Tchékhov, je ne sais trop à quel propos, à un de
12
ses amis : « le mouvement y est, mais, comme le mouve-
ment de la terre autour du soleil, il n'est pas perceptible
pour nous qui y participons. »
Ces paroles de l'écrivain pourraient très bien servir
d'épigraphe à la Cerisaie.
Alexandre Eck.
Ancien professeur de l'Uuiversiié de Moscou
13
PERSONNAGES:
M°'^ Ranievskaïa, Lioubov Andréevna.
propriétaire rurale . . .... M™^ Knipper-Tchekhov.
Ania, sa fille, 17 ans M°'^ Lilina.
Varia, sa fille adoptive, 24 ans . . . M™® Savitskaïa.
Gaïev, Léonide Andréevitch, frère de
M""® Ranievskaïa M. Stanislasky.
Lopakhine, Yermolaï Alexéevitch. mar-
chand M. LÉONIDOV.
Trofimov, Piotr Serguéevitch, étudiant. M. Katchalov.
Sémionov Picfitchick, Boris Boriso-
vitch, propriétaire foncier .... M. Gribounine.
Charlotte Ivanovna, gouvernante . . . M"'"' MOURATOV.
Epikhodov, Simion Pantéléevitch, em-
ployé dans la propriété M. Moskvine.
Douniacha. femme de chambre . M""^ Adourskaïa.
Phyrse, laquais, vieillard de 87 ans . M. Artiom.
Yacha, jeune laquais M. Alexandrov.
Un chemineau M. Gromov.
Un chef de gare.
Un employé des postes, invités, do-
mestiques.
L'action se passe dans la propriété de M™* Ranievskaïa.
15
ACTE V'
Une pièce que l'on appelle toujours «La chambre d'enfanls». Une
des portes mène à la chambre d'Ania. L'aube. Le soleil va bientôt
se lever. On est en mai, les cerisiers sont en fleurs, mais au jardin il
fait froid, il y a de la gelée blanche. Les fenêtres de la chambre sont
closes.
Entrent: Douniacha, portant une bougie, et
Lopakhine, un livre en main.
LOPAKHINE
Fnfin! Le train esi arrivé. Quelle heure est-il?
DOUNIACHA
Bientôt deux heures. {Elle éteint la bovgie.) Il fait
jour déjà.
17
LOPAKHINE
Combien de retard avait-il donc? Au moins deux
heures ? (Il baille et s'étire.) Eh bien, c'est du joli, ce que
j'ai fait là! Imbécile que je suis! Venir ici pour aller les
prendre à la gare et m'endormir... et sur une chaise
encore ! J'enrage... Pourquoi ne m'as-tu pas réveillé ?
DOUNIACHA
Je vous croyais parti. {Prêtant l'oreille.) Les voilà,
il me semble.
LOPAKHINE (attentif).
Non... Retirer les bagages, les allées et venues de
l'arrivée... (Silence). Elle a passé cinq ans à l'étranger,
Lioubov-Andréevna. et je suis vraiment curieux de voir
comment elle est maintenant... Une belle âme, une nature
saine, peu compliquée. Je me souviens qu'encore enfant
(je devais avoir une quinzaine d'années), mon défunt
père, boutiquier au village et moi, étions venus ici, je
ne sais plus pourquoi. Il était un peu saoul, et comme
il m'avait frappé du poing, je m'étais mis à saigner du
nez. Lioubov-Andréevna, je m'en souviendrai toujours,
toute jeune encore, toute maigrelette, m'amena au lavabo,
ici même, dans cette chambre d'enfants. « Pleure pas »,
m'a-t-elle dit, (( p'tit moujik, ça guérira d'ici tes noces ! »
(Silence). P'tit moujik... Ah oui, mon père en était un.
quant à moi, me voilà avec un gilet blanc, des souliers
jaunes. Un parvenu, quoi! Il n'y a pas à dire, ce n'est
pas l'argent qui me manque, mais au fond, sous le vernis
je ne suis qu'un moujik... (feuilletant le livre). Voilà.
J'ai lu ce livre et n'y ai rien compris. Je me suis endormi
en lisant. (Silence.)
18
DOUNIACHA
Les chiens n'ont pas dormi de la nuit, ils sentent l'ap-
proche des maîtres.
LOPAKHINE
Qu'as-(u, Douniacha?...
DOUNIACHA
Mes mains tremblent, je vais m'évanouir.
LOPAKHINE
Tu es vraiment trop douillette, ma fille. N'oublie pas
qui tu es. Tu t'habilles, te coiffes comme une demoiselle.
Il ne faut pas exagérer.
Epikhodov entre avec un bouquet. Il est en
veston et a des bottes étincelanres, très cra-
quantes. En entrant il laisse tomber le bouquet.
EPIKHODOV (le ramassant) .
Voilà, le jardinier l'envoie pour la salle à manger, qu'il
dit. (// tend le bouquet à Douniacha.)
LOPAKHINE (à Douniacha).
Tu m'apporteras du cidre, hein?
DOUNIACHA
A votre service, monsieur [elle sort).
EPIKHODOV
Voici les frimas. Le thermomètre marque trois degrés
sous zéro, mais les cerisiers sont en fleurs. Eh bien, moi,
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je n'approuve pas notre climat. (// soupire.) Je ne puis
l'approuver. Il ne contribue pas au succès des affaires.
Tenez, monsieur Lopakhine, permettez-moi de vous dire:
Voilà qu'avant-hier je me suis acheté des bottes qui, si
vous voulez m'en croire, craquent tellement que c'en est
insupportable. Avec quoi les graisser ?
LOPAKHINE
Fiche-moi la paix; tu m'embêtes!
EPIKHODOV
Chaque jour m'arrive un malheur ou l'autre, et moi,
je ne me plains pas, je m'y suis habitué, j'en souris
même.
Oouniacha entre et tend !e cidre à Lopakhine.
EPIKHODOV
Je m'en vais alors (il heurte une chaise qui tombe).
Voilà... (presque triomphant). Vous voyez ! Excusez
l'expression : le fait est là, pour ne pas dire plus... C'est
tout simplement remarquable ! (// sort.)
DOUNIACHA
A propos, monsieur, Epikhodov m'a demandée en
mariage.
LOPAKHINE
Tiens!
DOUNIACHA
Vraiment je ne sais que faire. C'est un homme doux,
mais, dès qu'il parle, rien à y comprendre. Pourtant ce
qu'il dit est beau, sentimental, c'est vrai. Seulement,
20
voilà, c'est incompréhensible ! Toutefois, je ne puis dire
qu'il me déplaise... Lui, m'aime à la folie. C'est un mal-
chanceux, il lui arrive chaque jour autre chose ; aussi, le
taquine-t-on chez nous: Vingt-deux malheurs, c'est son
surnom.
LOPAKHiNE (attentif).
Tiens, il me semble qu'ils arrivent...
DOUNIACHA
Ils arrivent ! Ah ! Qu'ai-je ? Je suis toute glacée !
LOPAKHINE
En effet, les voilà! Allons à leur rencontre. Me recon-
naîtra-t-elle? Cinq ans qu'on ne s'est vu.
DOUNIACHA (éperdue).
Je chois... Oh ! j'expire.
On entend l'arrivée de deux voitures. Lopakhine
et Douniacha se précipitent. La scène est vide.
Dans les pièces voisines un brouhaha. Phyrse,
qui était allé à la rencontre de sa maîtresse,
traverse rapidement la scène en s'appuyant sur
une mince et courte badine. Il porte une livrée
ancienne et un chapeau haut de forme. II se parle
à lui-même, mais impossible d'en rien saisir.
Derrière les coulisses, le bruit va crescendo.
Une voix: «Par ici, par ici...»
(Entrent en costume de voyage: Lioubov
Andréevna, Ania et Charlotte tenant en laisse
un petit chien. Varia en manteau, un fichu sur
la tête. Gaïev, Sémionov Pichtch k, Lopakhine,
Douniacha portant un paquet et un parapluie.
Des domestiques chargés, p.issent.)
ANIA
Par ici! Maman, te rappelles-tu cette chambre?
LiouBOv (épanouie, à travers les larmes).
La chambre d'enfants!
VARIA
Qu'il fait froid! J'ai les mains gelées (à Lioabov). Vos
chambres, la blanche et la violette, sont restées intactes,
petite mère.
LIOUBOV
Chambre d'enfant, ma gentille, ma belle chambre...
J'y dormais toute petite... (Elle pleure). Et maintenant
aussi, je me sens toute petite... (Elle embrasse son frère,
Varia, puis encore son frère). Tenez, Varia n'a pas
changé, elle a toujours son air de nonne. Et Douniacha,
je l'ai reconnue aussi... (Elle l'embrasse).
GAÏEV
Le train avait deux heures de retard. Hein ! Qu'en
dites- vous? Quel gâchis !
CHARLOTTE (à Pichtcfiik) .
Mon chien mange aussi des noix.
PICHTCHIK (interdit).
Pensez donc!
(Tous se retirent, sauf Ania et Douniacha.)
DOUNIACHA
Ah, comme il nous tardait de vous revoir! (Elle débar-
rasse Ania de son manteau et de son chapeau.)
ÂNIÂ
Des quatre nuits de voyage, je n'ai pu dormir... Je
suis transie.
DOUNIACHA
Au Carême, à votre départ, il y avait de la neige, du
gel, et maintenant? Oh, ma chérie! {Elle rit et l'em-
brasse.) Comme j'étais impatiente de vous revoir, ma
joie, mon soleil... Tenez, je n'y tiens plus; je vais vous
le dire de suite.
ANIA (mollement).
Toujours des histoires...
DOUNIACHA
Après les Pâques, le commis Epikhodov m'a demandée
en mariage.
ANIA
Tu ne parles que de ça... (arrangeant ses cheveux).
J'ai perdu toutes mes épingles... (Elle chancelle de
fatigue).
DOUNIACHA
Décidément, je ne sais que faire... il m'aime, il m'aime
tant!
ANIA (regardant la porte de sa chambre,
affectueusement) .
Ma chambre, mes fenêtres. Tout comme si je ne les
avais jamais quittées. Je suis chez moi! Au matin,
la première chose que je vais faire, c'est de courir au
23
jardin... Ohl si je pouvais dormir I De tout le voyage, je
n'ai pas fermé l'œil: j'étais trop tourmentée.
DOUNIACHA
Monsieur Trofimov est ici depuis avant-hier.
ANiA {joyeusement).
Petia !
DOUNIACHA
Il couche dans l'annexe, il y loge. « j'ai peur de
déranger », dit-il. (Regardant sa montre.) Il faudrait
bien aller le réveiller, mais mademoiselle Varia l'a
défendu. « Surtout ne le réveille pas », m'a-t-el!e dit.
(Varia entre, un trousseau de clefs à la
ceinture.)
VARIA
Douniacha, vite du café, maman en désire.
DOUNIACHA
A l'instant. (Elle sort.)
VARIA
Enfin, Dieu merci, te voilà de retour! (Caressante.)
Ma mignonne, ma belle est revenue.
ANIA
Ah, que j'ai souffert!
VARIA
Je m'en doute.
24
ANIA
Quand, la semaine sainte, je suis partie, qu'il faisait
froid! Et Charlotte, durant tout le voyage, bavardait,
faisait des tours de prestidigitation. Pourquoi m'as-tu
donc infligé cette Charlotte?
VARIA
Voyons, chérie, tu ne pouvais pas tout de même voya-
ger seule, à dix-sept ans.
ANIA
Nous voilà à Paris, il y avait de la neige, il y faisait
froid. Moi, le français, je le parle affreusement. Maman
habite au cinquième. J'entre, et j'y trouve des Français
quelconques, des dames, un vieil abbé avec son bré-
viaire. Une pièce enfumée, peu intime. J'eus soudain
une telle pitié de maman que je lui pris la tète et la ser-
rai contre moi sans pouvoir la lâcher. Quand nous fûmes
seules, maman fut si affectueuse, si caressante!... elle
pleurait..,
VARIA (à travers les larmes)
Tais-toi, tais-toi!
ANIA
Elle avait déjà vendu sa villa près de Menton. Il ne
lui restait rien, mais rien ! Quant à moi, plus un sou. A
peine en avions-nous eu assez pour arriver à Paris. Et
maman ne comprend rien. Installée dans une gare, elle
commande ce qu'il y a de plus coûteux, donne des pour-
boires par roubles, Charlotte de même, et jusqu'à Yacha
qui se commande des plats lui aussi. C'est tout simple-
25
ment affreux. Car maman a son valet, Yacha. Nous
l'avons ramené...
VARIA
Je l'ai vu, le coquin.
ANIA
Eh bien, quoi de neuf? les intérêts sont-ils payés?
VARIA
Loin de là.
ANIA
Mon Dieu, mon Dieu...
VARIA
En août, la propriété sera mise en vente.
ANIA
Mon Dieu...
LOPAKHiNE {regardant par la porte, bêlant).
Mé-éé... {il s'esquive).
VARIA {les larmes aux yeux).
Ah, mes poings me démangent. {Elle le menace.)
ANIA {embrassant Varia, à mi-voix).
Dis, t'a-t-il fait sa demande? {Varia secoue négative-
ment la tête). Mais il t'aime... Qu'attendez-vous? Pour-
quoi ne pas s'expliquer?
VARIA
Ma foi. je ne crois pas que nous y arrivions. Il est
trop affairé. Il a autre chose en tète. Il ne fait même
26
pas attention à moi... Qu'on en finisse! Je ne peux plus
le voir... Tout le monde parle de notre mariage, on nous
en félicite et, en réalité, il n'y a rien ; tout comme un rêve.
(Changeant de ton.) On dirait une abeille, ta broche.
ANiA (tristement).
C'est maman qui l'a achetée. (Elle entre dans sa cham-
bre et joyeusement, comme une enfant.) Tu sais, à Paris,
j'ai monté en ballon!
VARIA
Ma mignonne, ma belle est arrivée!
(Douniacha rentre avec le service et prépare le
café.)
VARIA (debout près de la porte de la chambre d'Ania).
Toute la journée, dans le va-et-vient du ménage je
songe: quel bonheur c'eût été de t'unir à un homme for-
tuné, ma chérie ! J'eusse alors été plus tranquille. Je m'en
serais allée dans un ermitage, puis au monastère de
Kiev... de Moscou et ainsi par les lieux saints... toujours
marchant, marchant sans cesse. Ah ! quelle magnificence !
ANIA
Au jardin, les oiseaux chantent. Quelle heure est-il?
VARIA
Il doit être deux heures passées, il est temps de te cou-
cher, mignonne. (Entrant dans la chambre d'Ania.)
Magnificence !
(Yacha entre, portant un plaid et une sacoche
de voyage.)
YACHA {traversant la scène, poliment).
Peut-on passer ?
DOUNIACHA
On ne vous reconnaît plus, Yacha. Comme vous avez
changé à l'éf ranger!
YACHA
Tiens... qui êtes-vous?
DOUNIACHA
A votre départ, j'étais haute comme ça. (Elle indique
la taille.) Je suis Douniacha, fille de Théodore Kozoié-
uov. Vous ne vous souvenez pas de moi?
YACHA
Oh... petite caille!
(Il jette autour de lui un regard furtif et l'em-
brasse. Douniacha pousse un cri et laisse tomber
une soucoupe. Yacha sort précipitamment.)
VARIA {dans la porte, avec humeur).
Qu'y a-t-il encore?
DOUNIACHA (en larmes).
J'ai cassé une soucoupe...
VARIA
Signe de bonheur !
ANiA (sortant de sa chambre).
II faudrait prévenir maman que Pétia est ici.
28
VARIA
J'ai défendu de le réveiller.
ANiA (pensive).
Voilà six ans que père est morf ; un mois après mon
frère Gricha, un joli gamin de sept ans, se noyait dans
la rivière. Maman, n'ayant pu supporter le coup, s'en
alla, s'en alla comme pourchassée. {Elle frissonne.)
Si elle savait combien je la comprends. {Silence.) Et
voilà que Pétia Trofimov, précepteur de Gricha, va le lui
rappeler...
(Phyrse entre, en veston et gilet blanc.)
PHYRSE {s' approchant de la table, soucieux).
Madame prendra le café ici... {Mettant des gants
blancs). Est-il prêt? {Sévèrement à Douniacha.) Toi!
Et la crème !
DOUNIACHA
Ah! mon Dieu! (Elle sort précipitamment.)
PHYRSE {s'occupant du café) .
Ah! là, là, espèce de propre à rien! (// marmotte).
Elle arrive de Paris... Le maître, lui aussi, y allait autre-
fois... en voiture. (// rit).
VARIA
Qu'y a-t-il donc, Phyrse?
PHYRSE
Plaît-il? {joyeux) Ma maîtresse est arrivée! Enfin!
Je ne crains plus la mort maintenant. (// pleure de joie.)
29
(Entrent: Lioubov, Gaïev, Lopakhine, Sémîo-
nov Pichtchik. Ce dernier porte une espèce de
caftan court, de drap fin et un pantalon bouffant.
Gaïev, en entrant, fait des mains et du corps
des mouvements comme s'il jouait au billard.)
LIOUBOV
Dis-moi un peu, comment est-ce encore ? Attends, que
je me rappelle. Ah, j'y suis! La rouge dans le coin!
Doubles bandes!
GAÏEV
La rouge dans le coin ! Autrefois, ma sœur, nous dor-
mions dans cette chambre même, et voilà, j'ai déjà cin-
quante et un an. Cela paraît drôle, hein !
LOPAKHINE
Oui, le temps passe.
GAÏEV
Hein, que dit-il?
LOPAKHINE
J'ai dit, le temps passe.
GAÏEV
Ça sent le patchouli ici.
ANIA
Je vais dormir; la bonne nuit, maman. {Elle embrasse
sa mère.)
LIOUBOV
Mon adorable mignonne! (Elle lui embrasse les mains.)
Es-tu contente d'être rentrée? Moi, je n'en reviens pas.
30
ANIA
Bonsoir, mon oncle.
GAïEV {lui baisant la figure et les mains).
Que Dieu te garde ! Comme tu ressembles à ta mère !
(à sa sœur.) A son âge, Liouba, tu étais tout à fait comme
elle.
(Ania tend la main à Lopakhine et Pichtchit,
entre dans sa chambre et ferme la porte.)
LIOUBOV
Elle s'est trop fatiguée, la mignonne.
PICHTCHIK
Il était long, le voyage, hein ?
VARIA (à Lopakhine et Pichtchik).
Eh bien. Messieurs, il est deux heures passées; il ne
faut abuser de rien.
LIOUBOV (riant).
Toujours la même, cette Varia. (Elle l'attire vers elle
et l'embrasse.) Voilà, je vais finir mon café, puis nous
nous en allons tous. (Phyrse lui glisse un coussin sous
les pieds.) Merci, mon cher. Je me suis habituée au café.
J'en prends n'importe quand, le jour comme la nuit.
Merci, mon vieux. (Elle embrasse Phyrse.)
VARIA
Je vais voir si l'on a apporté les bagages... (Elle sort.)
31
LIOUBOV
Est-ce bien moi, assise ici? (Elle rit.) J'ai envie de
gambader, de gesticuler (se couvrant des mains la figure) .
N'est-ce point un rêve? Dieu le sait, j'aime mon pays,
je l'aime passionnément. Je ne pouvais regarder du
wagon, tant je pleurais. {A travers les larmes.) Mais il
faut tout de même boire le café. Je te remercie, Phyrse,
merci, mon cher vieux. Je suis si heureuse de te trouver
encore en vie !
PHYRSE
Avant-hier...
GAIEV
Il a l'oreille un peu dure.
LOPAKHINE
Tantôt, vers cinq heures, je dois aller à Kharkov.
J'en suis vraiment dépité ! Je voudrais tant vous regarder
encore, vous parler... Vous êtes ravissante, comme tou-
jours.
PICHTCHIK {respirant avec peine).
Plus en beauté que jamais... en Parisienne... Ah! là!
là'! je suis flambé!
LOPAKHINE
Tenez, votre frère dit que je suis une espèce de laquais,
un exploiteur, quoi. Qu'il le dise, cela m'est tout à
fait indifférent, mais je voudrais seulement que vous,
vous croyiez en moi comme par le passé, que vos yeux
émouvants et merveilleux me regardent ainsi qu'autre-
fois. Mon Dieu, quoique mon père fût serf chez vos
32
parents et grands-parents, vous, personnellement, vous,
avez jadis tant fait pour moi que j'ai tout oublié et vous
aime comme une proche... plus qu'une proche.
LIOUBOV
Je ne puis rester en place, c'est trop de joie pour moi.
{Elle se lève brusquement et très émue, se met à mar-
cher.) Eh bien, riez, je suis une sotte... Ma petite
bibliothèque chérie! {Elle embrasse le meuble). Ma petite
table!...
GAÏEV
Sais-tu que nounou est morte pendant ton absence?
LIOUBOV (s'assied et boit).
Paix à son âme; on me l'avait écrit.
GAÏEV
Anastase aussi. Pierre le bigle m'a quitté; il est à
présent chez le commissaire de police. (// sort une petite
bonbonnière de sa poche et se met à croquer des bon-
bons.)
PICHTCHIK
Ma fille Dachenka... vous envoie ses compliments...
LOPAKHINE
J'ai à vous dire une chose (rès agréable, très rassu-
rante. (Regardant sa montre.) Je n'ai plus guère de
temps, je dois partir... Mais je serai bref. Enfin, voici.
Comme vous le savez, votre jardin des cerisiers, grevé
d'hypothèques, doit ê're mis en vente le 22 août... Mais
ne vous frappez pas, dormez tranquille, ma très chère, il
33
y a une issue... Voici mon projet. Ecoutez bien. Votre
propriété n'est qu'à vingt kilomètres de la ville, et tout
près passe un chemin de fer. En morcelant le jardin des
cerisiers et les terres qu'arrose la rivière, en affermant
ensuite le tout pour y bâtir des villas, vous obtiendriez
au moins 25,000 roubles de revenu.
GAÏEV
Quelle absurdité!
LIOUBOV
Je ne saisis pas bien, cher ami.
LOPAKHINE
Vous toucheriez au moins de chaque villégiateur, vingt-
cinq roubles à l'arpent par année. Et si vous annoncez
cela sans tarder, je vous garantis que pour l'automne,
il ne vous restera plus un bout de terrain libre ; on se le
sera disputé. Bref, vous êtes sauvée; mes félicitations.
Le site est merveilleux, la rivière profonde. Il faudra
évidemment tout nettover, débarrasser... par exemple,
condamner toute la vieille bâtisse, cette maison qui ne
tient plus debout, raser la vieille cerisaie...
LIOUBOV
La raser ? Mon cher, excusez-moi, vous n'v comprenez
rien. S'il y a une curiosité dans notre département, une
vraie merveille, c'est bien notre cerisaie.
LOPAKHINE
Elle n'est remarquable aue par son immensité. La
cerise ne donne que tous les deux ans; et encore, se
perd-elle faute d'acheteurs.
34
GAIEV
Mais voyons, de ce jardin parle même V Encyclopédie
russe !
LOPAKHiNE (regardant sa montre).
Si nous ne trouvons rien, si nous n'arrivons pas à une
décision, le 22 août, le jardin des cerisiers, ainsi que la
propriété entière seront mis à l'encan. Donc, décidez-
vous. Il n'y a pas d'autre issue, je vous jure : non, non
et non.
PHYRSE
Autrefois, il y a quarante, cinquante ans de cela, on
séchait la cerise, on la conservait dans le vinaigre, on
en faisait des confitures, et aussi parfois...
GAÏEV
Tais-toi, Phyrse.
PHYRSE
Et parfois on envoyait la cerise sèche par pleines char-
retées à Moscou et à Kharkov. Et ce que cela rapportait I
La cerise d'alors était tendre, juteuse, douce, odorante...
C'est qu'on en connaissait la préparation...
LIOUBOV
Et cette recette, on ne la connaît plus?
PHYRSE
On l'a oubliée ; personne ne s'en souvient.
PiCHTCHiK (à Lioubov).
Eh bien, et Paris? Comment l'avez- vous trouvé? Y
avez-vous mangé des grenouilles?
35
Du crocodile!
Pensez donc!..
LIOUBOV
PICHTCHIK
LOPAKHINE
Jusqu'ici, il n'y avait au village que des maîtres et des
moujiks; et voilà qu'on commence à y voir des gens
désireux d'y passer les vacances. La moindre ville s'en-
toure déjà de chalets et l'on peut prédire que, d'ici vingt
ans, ce genre de viîlégiateurs sera très répandu. Pour le
moment, ces gens ne viennent que se reposer, prendre le
thé à la terrasse. Mais il se peut qu'un jour, ils labourent
leur lot, et que votre jardin des cerisiers devienne une
terre heureuse, riche, opulente.
GAÏEV (révolté)
Quelle absurdité!
(Varia et Yacha entrent.)
VARIA
Il y a deux télégrammes qui vous attendent, maman.
(Elle choisit une clef et ouvre une bibliothèque ancienne
dont la serrure résonne.) Les voici.
LIOUBOV
C'est de Paris. {Elle les déchire sans lire.) Paris,
c'est fini!
GAÏEV
Sais-tu l'âge de ce meuble, Liouba? Il y a huit jours,
en ouvrant le tiroir du bas, sais-tu ce que j'y ai vu?...
36
Des chiffres marqués au fer. Eh bien, cette bibliothèque
est centenaire. Eh! qu'en penses-tu? On pourrait fêter
son jubilé. Un objet inanimé! Tout de même, quoi!...
une simple bibliothèque !
PiCHTCHiK (ébahi)
Centenaire... Pensez donc!
GAÏEV
Oui... C'est un meuble... {Iltâte la bibliothèque.) Ma
chère, ma très vénérable bibliothèque ! Je salue ton exis-
tence qui, depuis plus de cent ans déjà, fut orientée vers
l'idéal serein du bien et de l'équité. Ton appel silencieux
au travail fécond ne s'est point affaibli durant un siècle,
soutenant (il larmoie) à travers toutes les générations de
notre lignée la vaillance, la foi en l'avenir meilleur; nous
enseignant l'idée du bien, de nos devoirs sociaux.
(Silence.)
LOPAKHINE
Ou...u.. i.
LIOUBOV
Tu n'es pas changé, Léonide.
GAÏEV (un peu embarrassé)
Effet à droite... par le coin... à la bande!
LOPAKHINE (regardant sa montre).
Et bien, je dois partir.
YACHA (tendant une boite de médicaments à Lioubov).
Madame désirerait-elle prendre les pilules tout de
suite?...
37
PICHTCHIK
Voyons, il ne faut pas prendre de médicaments, ma
bonne... cela ne fait ni chaud, ni froid. Donnez-les moi
plutôt, ma chère ! (// prend la boîte, la vide dans le creux
de la main, souffle dessus, met les pilules dans sa bouche
et les avale en buvant une gorgée de cidre.) Voilà !
LiouBov (effrayée).
Mais vous êtes fou!
PICHTCHIK
Je les ai avalées toutes.
LOPAKHINE
En voilà un glouton !
PHYRSE
(Rire général.)
A Pâques, quand Monsieur est venu, il a consommé
à lui seul un demi-seau de concombres salés. (// mar-
motte.)
LIOUBOV
Que marmotte-t-il?
VARIA
Voilà déjà trois ans qu'il est ainsi, nous y sommes
habitués.
YACHA
C'est le grand âge.
38
(Charlotte, en robe blanche, très mince, très
corsetéc, une facc-à-main à la ceinture, traverse
la scène.)
LOPAKHINE
Excusez-moi, Mademoiselle Charlotte, je n'ai pas
encore eu le plaisir de vous saluer. (// veut lui baiser la
main.)
CHARLOTTE (/a retirant)
Si l'on vous laissait faire, vous désireriez baiser le
coude, puis l'épaule...
LOPAKHINE
Décidément, je n'ai pas de veine aujourd'hui. {Rire
général.) Mademoiselle Charlotte, montrez-nous donc un
tour de passe-passe.
LIOUBOV
Montrez donc, Charlotte.
CHARLOTTE
Non, j'ai sommeil. (Elle sort.)
LOPAKHINE
Nous nous reverrons donc dans trois semaines. (Il
baise la main à Lioubov.) Au revoir alors, il est temps.
(A Gaïev.) Salut, hein! (Donnant l'accolade à Pich-
ichik.) A toi de même... (Il tend la main à Varia, puis
à Phyrse et Yacha.) Décidément, je n'ai pas envie de
partir. (A Lioubov.) Si vous vous décidez à propos des
villas, faites-moi signe; je trouverai alors le moyen de
vous procurer une cinquantaine de mille roubles. Songez-
y sérieusement.
39
VARIA (colère)
Mais allez vous-en, enfin!
LOPAKHINE
Je m'en vais, je m'en vais. (// sort.)
GAÏEV
Espèce de valet! D'ailleurs... pardon... Varia va
l'épouser, c'est son futur.
VARIA
Je vous en prie, mon oncle.
LIOUBOV
Eh quoi, Varia, j'en serais très heureuse, c'est un
brave homme.
PICHTCHIK
Ça, il faut le reconnaître, l'homme est d'un grand
mérite... Et ma Dachenka... elle aussi, dit que... Elle
dit des tas de choses... (// ronfle, mais se réveille aus-
sitôt.) Toujours est-il, ma chère, que vous allez me prê-
ter... 240 roubles... Demain, j'ai à payer des intérêts
d'hypothèques.
VARIA (effarée)
Il n'y a pas d'argent! Il n'y en a pas!
LIOUBOV
C'est bien vrai, je n'ai rien.
40
PICHTCHIK
Vous en trouverez. (// rit.) Moi, je ne désespère
jamais. Voilà, me dis-je, tout est perdu, te voilà fichu...
et tenez; un chemin de fer passe sur mes terres et... l'on
me paie... Bah! un de ces jours peut encore arriver
autre chose... qu'en sait-on! Dachenka peut gagner
200,000 roubles... elle a un billet de loterie,
LIOUBOV
Eh bien, j'ai fini mon café, l'on peut aller se reposer.
PHYRSE (donnant un coup de brosse à Gaîev;
d'un ton de réprimande).
Vous vous êtes encore trompé de pantalon ! Ah ! vous
donnez du mal aux gens, vous !
VARIA (à mi-voix)
Ania dort. (Ouvrant avec précaution la fenêtre.) Le
soleil se lève déjà. Il fait moins froid. Regardez, maman,
quels arbres magnifiques! Et l'air, mon Dieu! Les san-
sonnets chantent!
GAÏEV (ouvrant l'autre fenêtre)
Le jardin est tout blanc. Cette longue allée, ne l'as-tu
pas oubliée, Liouba? Elle s'en va droite, toute droite,
telle une lanière tendue, et au clair de lune elle est toute
brillante. T'en souviens-tu? Ne l'as-tu pas oubliée?
LIOUBOV (regardant par la fenêtre).
Oh, mon enfance, mon enfance, ma pureté! C'est
dans cette chambre que je dormais. D'ici, je contemplais
le jardin où, chaque matm avec moi, se réveillait mon
41
bonheur. Et le jardin était alors le même, rien n'y est
changé. {Elle rit de joie.) Oh, mon jardin! Il est toute
blancheur. Après l'automne morose, lugubre, l'hiver
glacé, te voilà à nouveau rajeuni, plein de béatitude.
Les anges célestes ne t'ont donc point abandonné... Ah :
si l'on pouvait arracher de mon âme, de mes épaules, ce
lourd fardeau ; si je pouvais oublier ie passé !
GAÏEV
Oui, et quoique cela puisse sembler drôle, ce jardin
sera vendu pour dettes...
LIOUBOV
Regardez, notre défunte mère s'en va par le jardin...
en robe blanche {riant de bonheur) : c'est elle!
GAÏEV
Où? où cela?
VARIA
De grâce, petite maman !
LIOUBOV
Il n'y a rien; c'était un mirage. A droite, au tournant,
vers la gloriette, un petit arbre blanc, penché, ressemble
à une femme...
(Trofimov entre en uniforme râpé d'étudiant.
II porte des lunettes.)
LIOUBOV
Quel jardin merveilleux ! Toutes ces cascades de fleurs
blanches, ce ciel bleu....
42
TROFIMOV
Lioubov-Andréevna (Lioubov se retourne et le re-
garde.) je ne suis venu que pour vous saluer, puis je me
retire. (// lui baise la main avec ferveur.) On m'avait
dit d'attendre jusqu'au matin, mais je n'y tenais plus...
(Lioubov le regarde, perplexe.)
VARIA (pleurant).
C'est Pierre Trofimov...
TROFIMOV
Oui, Trofimov, l'ancien précepteur de votre Gricha...
Suis-je donc tant changé?
(Lioubov l'embrasse et pleure doucement.)
GAÏEV (embarrassé)
Allons, allons, Liouba.
VARIA (pleurant)
Ne vous avais-je point demandé, Pétia, d'attendre jus-
qu'à demain?
LIOUBOV
Mon Gricha... mon enfant... mon fils!
VARIA
A quoi bon pleurer, petite mère, c'est la volonté de
Dieu.
TROFIMOV (doucement, à travers ses larmes)
Voyons, voyons...
43
LiouBov (pleurant doucement)
L'enfant s'est noyé, pourquoi, mon ami, pourquoi?
(à mi-voix.) Ania dort, et moi je fais du bruit, je cause à
haute voix. Et alors, racontez; comment allez-vous,
Pétia? Pourquoi avez-vous tant vieilli, enlaidi?
TROFIMOV
En chemin de fer, une brave femme m'a surnommé:
le Monsieur décati.
LIOUBOV
Vous étiez tout jeune, alors, un gentil petit étudiant.
Et maintenant, vos cheveux s'éclaircissent, vous portez
des lunettes. Est-il possible que vous soyez encore étu-
diant? (Elle se dirige vers la porte.)
TROFIMOV
Il est probable que je le resterai toujours.
LIOUBOV (embrassant son frère, puis Varia).
Allons, il est temps de se reposer... Toi aussi, Léonide,
tu as vieilli.
piCHTCHiK (la suivant).
Alors, tout le monde se retire... Oh, là, là! ma goutte!
Moi, je reste chez vous... Il me faudra, ma bien chère,
demain, à la première heure, 240 roubles.
GAÏEV
Celui-là ne connaît qu'une chose.
44
PICHTCHIK
240 roubles... pour payer les intérêts de l'hypothèque.
LIOUBOV
Voyons, mon ami, mais je n'ai pas d'argent.
PICHTCHIK
Je vous rembourserai, ma chère, c'est une somme insi-
gnifiante...
LIOUBOV
Eh bien, Léonide vous la donnera... (à Gdiev.) Tu la
lui donneras, Léonide.
GAÏEV
Des deux mains, qu'il prépare ses poches !
LIOUBOV
Que veux-tu, donne-lui tout de même... Il en a besoin...
il remboursera.
(Lioubov, Trofimov, Pichtchik et Phyrse
sortent. Restent: Gaïev, Varia et Yacha.)
GAÏEV
Ma sœur n'a pas encore perdu l'habitude de gaspiller.
{S'adressant à Yacha.) Eloigne-toi, mon vieux, tu sens
le poulailler.
YACHA (avec un sourire ironique)
Vous n'avez pas changé, monsieur.
45
GAÏEV
Hein! (à Varia.) Que dit-il?
VARIA (à Yacha)
Ta mère est arrivée du village, elle t'attend depuis hier
à l'office.
YACHA
Qu'elle aille se promener!
VARIA
Oh, l'insolent!
YACHA
Mais elle aurait pu tout aussi bien venir demain. (//
sort.)
VARIA
Maman n'a pas changé. Si on la laissait faire, elle dis-
siperait tout.
GAÏEV
Oui... (Silence.) Si, dans une maladie on donne trop
de remèdes, cela prouve simplement qu'elle est incura-
ble. Je réfléchis, je me torture le cerveau. J'ai de nom-
breux remèdes, même trop. Par conséquent, je n'en
ai pas un seul. Il n'eût pas été mauvais, par exemple,
de faire un héritage, ou de marier notre Ania à un
homme très riche, ou encore, d'aller tenter la chance à
Yaroslav, chez notre tante, la comtesse. C'est qu'elle est
excessivement riche !
VARIA (pleurant)
Si Dieu pouvait nous venir en aide.
46
GAIEV
Va, ne geins pas. La tante est riche, c'est vrai, mais
elle ne nous aime pas trop. Tout d'abord, ma sœur a
épousé un avocat et non un gentilhomme...
(Ania apparaît à la porte de sa chambre.)
Oui, non un gentilhomme ! De plus, l'on ne peut dire
de sa conduite qu'elle ait été exemplaire. C'est une femme
excellente, bonne, aimable, je l'aime beaucoup, mais,
même en admettant toutes les circonstances atténuantes,
il faut avouer qu'elle est vicieuse. Cela, on le sent dans
ses moindres mouvements.
VARIA (à mi-voix)
Ania est là.
GAÏEV
Hein? tu dis? (Silence.) C'est drôle, quelque chose
m'est tombé dans l'œil, je n'y vois plus... Et jeudi, lors-
que j'étais au Palais de justice...
(Ania entre.)
VARIA
Tu ne dors pas, Ania? Pourquoi?
ANIA
Je n'y parviens pas.
GAÏEV
Ma mignonne ! (lui embrassant la fi(fiire et les mains)
mon enfant... (très ému.) Tu es non seulement ma nièce,
mais mon ange; tu es tout pour moi. Crois-le.
ANIA
Mais oui, mon oncle. Tout le monde t'aime, t'estime...
47
mais, mon cher oncle, tu devrais te taire, rien que te
taire. Qu'as-tu dit tout à l'heure de ma mère, de ta
sœur? Pourquoi as-tu dit cela?...
GAÏEV
Oui, c'est vrai... (se couvrant la figure de la main
d'Ania.) En effet, c'est horrible, mon Dieu, mon Dieu,
sauvez-moi! Tantôt encore, j'ai tenu tout un discours
devant la bibliothèque; c'était stupide, je l'ai compris
seulement après.
VARIA
C'est vrai, mon petit oncle, vous feriez mieux de vous
taire. Taisez-vous, cela vaudra mieux.
ANIA
Et tu serais le premier à t'en féliciter !
GAÏEV
Je me tais. (// embrasse les mains d'Ania et de Va-
ria.) Je ne parlerai plus... sauf des affaires. A ce propos,
jeudi, au Palais de justice, j'ai rencontré du monde. On
a causé de choses et d'autres, et il se pourrait bien que
l'on me prête sur lettre de change, afin de pouvoir payer
les intérêts à la banque.
VARIA
Si Dieu nous venait en aide!
GAÏEV
J'y retournerai mardi et j'en parlerai encore. (A Va-
ria.) Ne geins pas, je t'en prie! {A Ania.) Ta maman en
48
parlera à Lopakhine. Il ne lui refusera certainement pas...
Et toi, dès que tu te seras reposée, tu iras à Yaroslav,
chez la comtesse, ta grand'mère. Ainsi, en agissant de
trois côtés, notre affaire sera dans le sac; nous payerons
les intérêts, j'en suis convaincu. (S' envoyant un bonbon
dans la bouche.) Je te le jure sur mon honneur, sur tout
ce que tu veux. La propriété ne sera pas vendue. {Très
animé.) Sur mon bonheur, je te le jure. Voilà ma main;
si je laisse mettre en vente, tu pourras me traiter de
vaurien, d'homme infâme. Je te le jure de tout mon être.
ANiA {enfin calmée).
Que tu es bon, mon oncle! {l'embrassant.) Mainte-
nant, je suis tranquille, je suis tranquille, je suis heureuse.
PHYRSE {entrant, sur un ton de reproche).
Voyons, monsieur, décidément, vous n'avez pas honte.
A quand donc dormir ?
GAÏEV
J'y vais, j'y vais. Tu peux t'en aller. Phyrse. Pour
cette fois je me débrouillerai seul. Eh bien, les enfants!
Il faut aller faire dodo... Laissons les détails pour de-
main, et maintenant, au lit. (// embrasse Ania et Varia.)
Je suis l'homme des années 80... On ne vante pas cette
décade, mais néanmoins, je puis dire que j'ai eu beau-
coup d'ennuis pour mes idées. Le moujik m'aime, lui, et
pour cause! Il faut le connaître, le moujik. Il faut savoir
de quel côté...
ANIA
Tu recommences, mon oncle !
49
VARIA
Taisez-vous, petit oncle !
PHYRSE (avec humeur)
.Mais voyons, monsieur...
GAÏEV
J'y vais, j'y vais... Allez dormir...
Double bande au milieu ! Je marque un point! (// sort.)
(Derrière lui trottine Phyrse.)
ANIA
Me voilà tranquille. Je n'ai pourtant guère envie d'aller
à Yaroslav. Je n'aime pas la grand'mère, mais suis tout
de même rassurée. Merci à l'oncle. (Elle s'assied.)
VARIA
Il faudrait aller nous coucher, allons... Tiens, j'ai oublié
de le raconter. En ton absence, il y a eu ici du méconten-
tement. Comme tu le sais, dans l'ancien office, n'habitent
que les vieux serviteurs: Ephiinie, Pauline, Eustache
ainsi que Carpe. Et ne voilà-t-il pas qu'ils donnent asile
aux chemineaux! Moi, naturellement, j'ai laissé faire.
Mais n'a-t-on pas fait courir le bruit que j'avais ordonné
qu'on ne les nourrisse que de haricots, par avarice,
vois-tu... Et c'est toujours cet Eustache... C'est bien,
me dis-je, très bien. Si c'est ainsi, attends ! Je le fais
appeler... (Elle bâille.) Le voilà... Comment, lui dis-je,
espèce... espèce d'imbécile... (regardant Ania.) Ma
petite ! (Silence.) Elle s'est endormie... (La prenant
sous le bras.) Allons faire dodo... au lit... allons...
50
{Elles se mettent à marcher.) Elle s'est endormie, la
mignonne. Allons...
(Quelque part, au loin, un berger joue du cha-
lumeau. Trofimov traverse la scène. En aperce-
vant Varia et Ania il s'arrête.)
VARIA
Chut... elle dort... elle dort... Allons., chérie.
ANIA (doucement, comme en rêve)
Je suis si lasse... toutes ces clochettes... Oncle est gentil
et maman aussi...
VARIA
Allons, cher cœur, allons...
(Elles eTitrent dans la chambre d'Ania.)
TROFIMOV (attendri)
Mon soleil I mon printemps!
Rideau.
51
ACTE II
Un champ. Une vieille chapelle affaissée, abandonnée depuis long-
temps. A côté un puits, de grandes dalles, qui furent autrefois des
pierres tombales. Un vieux banc. On aperçoit la route qui mène à la
propriété de Gaïev. En retrait s'élance une ligne assombrie de peu-
pliers. C'est là que commence le jardin des cerisiers. Au loin, une
rangée de poteaux télégraphiques. A l'horizon se silhouette une grande
ville qu'on ne voit que par temps clair. Le soleil va bientôt se coucher.
(Charlotte, Yacha et Douniacha sont assis
sur le banc. Debout, Epikhodov joue de la gui-
tare. Tous sont pensifs. Charlotte, coiffée d'une
casquette défraîchie, a enlevé le fusil de son
épaule et en arrange la courroie.)
CHARLOTTE (pensivc)
Mes pièces d'état-civil n'étant pas en règle, j'ignore
53
mon âge, et je crois toujours être très jeune. De mon
enfance, je me rappelle mes parents allant par les
foires, donnant des représentations, et ma foi, de très
bonnes, et moi, faisant des sauts périlleux et toutes sortes
de tours. Père et mère morts, une dame allemande
m'adopta et me fit faire des études Voilà. Ensuite je
devins gouvernante. Mais d'où suis-je, qui suis-je? Je
l'ignore... Quels étaient mes parents? Il se peut qu'ils
n'aient jamais été mariés., qu'en sais-je? (Elle tire une
pomme de sa poche et se met à la grignoter) . je n'en sais
rien. (Silence.) Et je voudrais tant causer à cœur ouvert,
mais avec qui?... Je n'ai personne, moi.
EPiKHODOv (joue de la guitare ei chante) .
« Que m'importe le monde,
c< Amis, ennemis... »
Que c'est agréable de jouer de la mandoline!
DOUNIACHA
C'est une guitare, et non pas une mandoline. (Elle
se regarde dans une petite glace et se met de la poudre.)
EPIKHODOV
Pour un insensé amoureux, c'est une mandoline. (//
chante. )
« Pourvu que le cœur se réchauffe
(( D'un grand amour partagé. »
(Yacha chante avec lui.)
CHARLOTTE
Ce qu'ils chantent effroyablement, ces gens-là ! Fi ! on
dirait des chacals.
54
DOUNiACHA (à Yacha)
Quel bonheur tout de même d'avoir été à l'étranger!
YACHA
Oui, évidemment. Je ne puis pas ne pas partager votre
avis. (Il bâille, puis allume un cigare.)
EPIKHODOV
Evidemment, bien sûr! A l'étranger, fout est depuis
longtemps déjà « organisé »...
YACHA
Cela se conçoit.
EPIKHODOV
Etant un homme éclairé, je lis des livres remarquables.
Et malgré cela, je ne parviens pas à comprendre ce que
réellement je désire. Dois-je vivre ou tout simplement
me brûler la cervelle? Néanmoins, j'ai toujours un revol-
ver sur moi ; le voici. (Il le montre.)
CHARLOTTE
Eh bien, j'ai fini; je m'en vais. (Remettant son fusil.)
Toi, Epikhodov, tu es un homme fort sensé et très redou-
table; les femmes doivent être folles de toi. Brrr! (Mar-
chant. )Tous ces gens sensés sont si stupides, et je n'ai
personne à qui me confier... Seule, toujours seule. Et...
et qui suis-je? Pourquoi suis-je? Je l'ignore. (Elle s'éloi-
gne à pas lents.)
EPIKHODOV
A vrai dire, sans aborder d'autres sujets, je dois recon-
naître que la destinée se comporte envers moi sans pitié
aucune, telle la tempête envers un frêle esquif. Si même
je me trompe, admettons-le. Eh bien, alors, pourquoi ce
nouvel exemple, ce matin même. A mon réveil, que vois-
je ! Sur ma poitrine, une araignée effrayante... comme
ceci (// fait un geste des deux mains.) De même pour le
cidre. J'en prends pour me désaltérer et n'y vois-je
point quelque chose d'ignoble, mais d'ignoble au plus
haut degré! Une espèce de cafard, quoi! (Silence.)
Avez-vous lu Bokle? (Silence.) Je vais vous importuner.
Mademoiselle, mais j'ai quelques mots à vous dire
DOUNIACHA
Parlez.
EPIKHODOV
Je voudrais bien en tète à tète... (Il soupire.)
DOUNIACHA (gênée)
Si vous voulez... Mais apportez-moi d'abord ma pèle-
rine. Elle est à côté de l'armoire. Il fait un peu humide,
ici.
EPIKHODOV
C'est cela... J'y vais... Je sais, à présent, ce que je ferai
de mon pistolet... (// prend la guitare et s'éloigne en
jouant) .
YACHA
Vingt-deux malheurs, va ! Entre nous soit dit, c'est un
homme stupide. (// bâille.)
DOUNIACHA
Je crains qu'il ne se brûle la cervelle. (Silence.) Je
56
suis toujours inquiète, tourmentée. Quand les maîtres
m'ont prise chez eux, j'étais encore petite, et voilà que
je me suis deshabituée de la vie des p?.ysans. Tenez, j'ai
les mains blanches, blanches comme celles d'une demoi-
selle. Je suis devenue si délicate, sensible, raffinée. Je
crains tout, tout m'effraie. Et si vous, Yacha, vous jouiez
de moi, eh bien, je ne sais ce qu'il adviendrait de mes
nerfs.
YACHA {V embrassant)
Petite caille, va! Evidemment, une jeune fille doit se
respecter ; ce que je déteste le plus chez elle, c'est la mau-
vaise conduite.
DOUNIACHA
Je vous aime passionnément. Vous êtes instruit, vous
savez causer de tout. (Silence.)
YACHA (bâillant)
Oui, certes... A mon avis, si une jeune fille est amou-
reuse, eh bien, c'est qu'elle est immorale. (Silence.)
Comme c'est agréable de fumer un cigare en plein air!...
(Attentif.) On v'ent... Ce sont les maîtres.
DOUNIACHA d'embrasse éperdument)
Yacha !
YACHA
Rentrez. Prenez ce sentier, comme si vous étiez allée
vous baigner à la rivière. On pourrait vous voir et croire
que j'avais un rendez-vous. Je ne tolère pas cela.
57
DOUNiACHA (toussotant)
Le cigare m'a donné la migraine... [elle sort),
(Yacha reste assis près de la chapelle. Entrent
Loubov, Gaïev et Lopakhine.)
LOPAKHINE
Il faut VOUS décider, le temps presse. La question est
toute simple. Consentez-vous, oui ou non, à affermer
vos terres? Répondez d'un mot: oui ou non. Rien que
d'un mot.
LIOUBOV
Qui fume ici d'infects cigares? (Elle s'assied.)
GAÏEV
Il n'y a pas à dire, on a beaucoup plus de facilités
depuis qu'il y a un chemin de fer. (// s'assied.) Voilà,
nous sommes allés déjeuner en ville... De la rouge au
milieu! Je voudrais bien rentrer faire une partie de
billard...
LIOUBOV
Voyons, rien ne presse.
LOPAKHINE (suppliant).
Rien qu'un mot. Voyons, donnez-moi une réponse!
GAÏEV (bâillanî)
Hein, il dit ?
LIOUBOV (examinant le contenu de sa bourse).
Hier encore, j'avais beaucoup d'argent. Aujourd'hui,
quasiment rien. Et dire que, par économie, ma pauvre
58
Varia nourrit tout le monde de laitage et qu'à l'office,
on ne donne aux vieux serviteurs que des haricots; tandis
que moi je dépense sans compter, stupidement... {Elle
laisse tomber la bourse, des pièces d'or s'éparpillent.)
La voilà encore tombée... (Elle est dépitée.)
YACHA
Ne vous dérangez pas, Madame, je vais les ramasser.
(// ramasse les pièces.)
LIOUBOV
S'il vous plaît, Yacha. Et pourquoi suis-je allée déjeu-
ner en ville... dans votre ignoble restaurant à orchestre
où les nappes puent le savon?... Et pourquoi tant boire,
Léonide, tant manger, à quoi bon tant parler? Tantôt,
tu as encore fait tout un discours, et mal à propos évi-
demment, sur l'époque de 1870... sur les « décadents »!
Et à qui encore? au garçon de restaurant!
LOPAKHINE
Oui.
GAïEv {avec un geste désolé)
Décidément je suis incorrigible... (à Yacha, avec
humeur.) C'est agaçant, à la fin, tu es toujours dans les
jambes.
YACHA (riant)
Je ne peux pas entendre votre voix sans rire.
GAÏEV (à sa sœur)
Ou moi, ou lui !
59
LIOUBOV
Allez-vous en, Yacha, allez...
YACHA {rendant le porte-monnaie à Lioubov).
Je m'en vais, Madame... (Il a peine à réprimer son
rire.) Tout de suite. (// s'éloigne.)
LOPAKHINE
Dériganov, le richard, convoite votre propriété. On
dit qu'il viendra en personne à la vente.
LIOUBOV
Où avez-vous entendu cela?
LOPAKHINE
On en cause, en ville.
GAÏEV
La tante de Yaroslaw a promis d'envoyer de l'argent.
Mais quand et combien? Mystère...
LOPAKHINE
Combien, à votre avis: 100, 200,000?
LIOUBOV
Vous allez vite, vous, nous nous contenterions bien
de 10 ou de 15,000.
60
LOPAKHINE
Excusez-moi, mais je n'ai jamais encore rencontré de
gens si imprévoyants, si inexpérimentés, si bizarres.
Voyons, on vous parle clairement : votre propriété va se
vendre et vous semblez l'ignorer.
LIOUBOV
Que faire alors, dites, que faire?
LOPAKHINE
Je vous le dis chaque jour; chaque jour je vous le
répète : le jardin des cerisiers, ainsi que les terres, doivent
être affermés pour y bâtir des villas. Et cela immédiate-
ment, puisque nous sommes à la veille de la vente. Enfin,
veuillez comprendre. Dès que vous aurez consenti, vous
serez sauvée. On vous donnera autant d'argent que vous
voudrez.
LIOUBOV
Des villas, des villégiateurs. Excusez-moi, mon cher,
mais que c'est banal!
GAÏEV
Je suis tout à fait de ton avis
LOPAKHINE
Non, mais des fois! Je vais finir par crier, hurler ou
m'évanouir. Vous m'avez achevé (s' adressant à Gaîev.)
Espèce de commère!
GAÏEV
Hein?
61
LOPAKHINE
Commère! (Il veut partir .)
LiouBov (effrayée).
Non, non, mon cher, restez, je vous en prie. Peut-être
ensemble trouverons-nous quelque chose.
LOPAKHINE
Il n'y a rien à trouver.
LIOUBOV
Je vous en prie, restez, on est plus tranquille tout de
même, plus rassuré avec vous. (Silence.) Je suis comme
à la veille d'une catastrophe; comme si la maison allait
s'écrouler sur nous.
GAïEV (plongé dans ses pensées)
Carambolage au coin... croisé au milieu.
LIOUBOV
Que d'erreurs, que de fautes n'avons-nous pas com-
mises!...
LOPAKHINE
Allons, allons, vous exagérez...
GAÏEV (s'envoyant un bonbon dans la bouche)
On dit que j'ai croqué ma fortune en bonbons. (Il rit.)
LIOUBOV
Oh, mes erreurs... j'ai toujours été dépensière, dissi-
pant l'argent comme une folle. De plus, j'ai épousé un
62
homme qui ne faisait que des dettes. Mon mari est
mort de Champagne ; il buvait atrocement. Puis, par
malheur, je me suis éprise d'un autre, et c'est précisément
alors — mon premier châtiment — que j'ai reçu un coup
en plein cœur. Ici, dans la rivière, se noya mon enfant...
Alors je me suis enfuie, enfuie à l'étranger, sans esprit
de retour, affolée, perdant la tète, pour ne plus voir cette
rivière... Mais lui, me poursuivit... impitoyablement,
grossièrement. J'achetai une villa près de Menton, car il
y était tombé malade. Et durant trois longues années, les
jours comme les nuits, je n'ai su ce qu'était le repos, le
malade me torturant jusqu'à m'en dessécher l'âme. Mais
l'an dernier, quand on dut vendre la villa pour dettes,
je partis pour Paris. Et là, il m'a dépouillée, quittée et
s'est lié à une autre. J'ai tenté alors de m 'empoisonner...
C'est si stupide tout cela, j'en suis honteuse... Et sou-
dain, j'eus la nostalgie de la Russie, du pays, de ma
fillette... {Elle essuie ses larmes.) Oh, mon Dieu, mon
Dieu ! Soyez charitable, pardonnez mes péchés, ne me
châtiez pas d'avantage. (Elle tire de sa poche un télé-
gramme.) Je l'ai reçu aujourd'hui de Paris. II m'implore,
me supplie d'y retourner... (Déchirant le télégramme.)
On dirait qu'il y a de la musique quelque part. (Elle
écoute.)
GAÏEV
C'est notre fameux orchestre juif. Tu te rappelles,
quatre violons, une flûte et une contrebasse.
LIOUBOV
Tiens, il existe toujours! Il faudrait l'inviter, à l'occa-
sion organiser une petite soirée.
t)3
LOPAKHiNE (écoutant).
On n'entend rien. {Il fredonne.) (( Par intérêt, T Alle-
mand franciserait un Russe.» Il rit.) Quelle pièce amu-
sante, hier, au théâtre!
LIOUBOV
Je gage qu'elle n'avait rien d'amusant. Ce ne sont
pas les pièces que vous devriez regarder, vous autres,
mais plus souvent en vous-mêmes. Quelle vie ennuyeuse
et terne vous avez tous, que de bavardages inutiles !
LOPAKHINE
Ça, par exemple, c'est vrai. Il faut le reconnaître, notre
vie est stupide... (Silence.) Mon père était un moujik,
un idiot ne comprenant rien. Au lieu de me faire
apprendre quelque chose, une fois saoul il ne faisait que
me battre, et toujours avec un bâton. Au fond, je suis
nigaud et idiot comme lui. Je n'ai rien appris et j'ai une
écriture et une orthographe abominables. Une vraie
honte.
LIOUBOV
Vous devriez vous marier, mon ami.
LOPAKHINE
Oui... c'est vrai.
LIOUBOV
Avec Varia. C'est une jeune fille excellente.
LOPAKHINE
Oui.
64
LIOUBOV
Elle n'est pas de la noblesse, mais c'est une travail-
leuse, et le plus important elle vous aime. Il me semble
d'ailleurs qu'elle vous plaît depuis longtemps aussi.
LOPAKHINE
Eh bien... je ne dis pas non... c'est une jeune fille
excellente (Silence.)
GAÏEV
On m'offre une situation à la banque: 6,000 par an...
qu'en dis-tu?
LIOUBOV
Va, avec ton habileté, reste plutôt tranquille...
(Phyrse entre, apportant un pardessus.)
PHYRSE (à Gaïev)
Mettez-le, s. v. p., il fait humide.
GAÏEV {endossant le pardessus)
Tu m'ennuies, mon vieux.
PHYRSE
C'est bon, c'est bon... ce matin encore, vous êtes sorti
sans prévenir. (// examine Gàiev.)
LIOUBOV
Comme tu as vieilli, Phyrse !
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PHYRSE
Plaît-il?
LOPAKHINE
On te dit que tu as bien vieilli.
PHYRSE
Dame, il y a longtemps que je vis. Votre père n'était
pas encore au monde, qu'on allait me marier. (// rit.)
A la libération, j'étais déjà premier valet de chambre.
Moi, je n'ai pas consenti, alors, à me libérer. Je suis resté
près de mes maîtres... (Silence.) Et je me souviens que
tout le monde se réjouissait. Mais pourquoi cette joie?
Ils n'en savaient rien eux-mêmes.
LOPAKHINE
Autrefois, on était très bien d'ailleurs, on fouettait au
moins.
PHYRSE (qui n'a pas entendu)
Je vous crois. Les moujiks étaient près des maîtres,
les maîtres près des moujiks. Et à présent, chacun pour
soi. C'est à n'y rien comprendre.
GAÏEV
Tais-toi, Phyrse. Demain, je dois aller à la ville. On
m'a promis de me présenter à un général qui peut prêter
sur lettre de change.
LOPAKHINE
Cela n'aboutira à rien, vous ne parviendrez pas à
payer les intérêts.
66
LIOUBOV
Mais il radote, il n'y a aucun général.
(Entrent Trofimov, Ania et Varia.)
GAÏEV
Tiens, les voilà.
ANIA
Maman se repose...
LIOUBOV (affectueusement)
Viens, viens... Mes chéries. {Elle embrasse Ania et
Varia.) Si vous saviez combien je vous aime. Asseyez-
vous l'une près de l'autre, comme ça. (Tous s'asseyent.)
LOPAKHINE
Notre étudiant perpétuel est toujours avec des jeunes
filles.
TROFIMOV
Cela ne vous regarde pas.
LOPAKHINE
11 aura cinquante ans bientôt, mais il est toujours
étudiant.
TROFIMOV
Je n'aime pas vos blagues stupides.
LOPAKHINE
Drôle que tu es, pourquoi te fâcher?
67
TROFIMOV
Pourquoi m'ennuies-lu?
LOPAKHiNE (riant)
Permettez-moi de vous poser une question : Que pen-
sez-vous de moi ?
TROFIMOV
A mon avis, mon cher Lopakhine, vous, homme suffi-
samment riche déjà, serez bientôt millionnaire; et, tel
un fauve qui, dévorant tout ce qu'il rencontre, reste néan-
moins indispensable à la transformation de la matière,
de même toi... (Rire général.)
VARIA
Parlez-nous plutôt des planètes, Pétia.
LIOUBOV
Non, continuons notre conversation d'hier, voulez-
vous?
TROFIMOV
A propos de...?
GAÏEV
De l'homme fier.
TROFIMOV
Nous en avons parlé longuement déjà, mais sans abou-
tir à rien. L'homme fier tel que vous le concevez a
quelque chose de mystique, et il se peut qu'à votre point
68
de vue, vous ayez raison. Or, tout bonnement, tout sim-
plement, qu'y a-t-il de raisonnable en cette fierté si
l'homme physiologiquement n'est pas parfait, si dans
sa plus grande majorité, il est grossier, inintelligent,
profondément malheureux ? Il faudrait cesser de s'extasier
devant soi-même. Ce qu'il faut plutôt, c'est travailler.
GAÏEV
A quoi bon... l'on mourra tout de même.
TROFIMOV
Qu'en sait-on? Et puis, qu'est-ce que la mort?
L'homme possède peut-être une multitude de sens divers,
dont seuls les cinq connus de nous périssent avec lui,
tandis que les autres subsistent.
LIOUBOV
Comme vous êtes sensé, Pétia !
LOPAKHINE (ironique).
Excessivement.
TROFIMOV
Tout en perfectionnant ses forces, l'humanité évolue.
Ce qui, pour elle, est à présent l'inaccessible, lui devien-
dra un jour compréhensible et proche. Mais pour cela,
il faut travailler, il faut aider ceux qui cherchent la vraie
voie; les aider de tout son être. Parmi les gens cultivés
de ma connaissance, la grande majorité ne cherchent rien,
ne font rien et actuellement encore, sont incapables de tra-
vailler. Tout en se disant cultivés, ils tutoient les domes-
tiques, traitent les moujiks comme des bestiaux, étudient
69
mal, ne lisent rien congrument. Des sciences, ils n'en
font que parler et en art, se connaissent peu. Nous
sommes tous sérieux, avons l'air grave, parlons de choses
importantes, raisonnons. Et cependant, parmi nous, la
plupart vivent comme des sauvages. Au moindre pré-
texte, ils se querellent et cognent, mangent hideuse-
ment, dorment dans des endroits malpropres, mal aérés.
Et partout des punaises, la puanteur, l'humidité, la mal-
propreté morale... Et il est à croire que toutes ces paroles,
belles d'intention, ne sont là que pour masquer la vérité à
soi-même et aux autres. Montrez-moi donc où sont nos
crèches dont on parle tant? Où sont nos salles de lecture?
On n'en trouve que dans les romans. En réalité, rien de
cela n'existe. Il n'y a que la malpropreté, la banalité,
l'asiatisme. J'ai horreur, je déteste les visages austères,
j'abhorre les conversations sérieuses. N'en parlons plus.
LOPAKHINE
Tenez, tout en me levant ordinairement vers cinq heures
du matin je travaille de l'aube à la nuit... j'ai toujours
des sommes importantes, tant à moi qu'aux autres, et
je vois bien ce que valent les hommes. Il suffit de com-
mencer une affaire quelconque pour comprendre com-
bien il y a peu de gens honnêtes, convenables. Parfois,
quand je ne peux dormir, je songe: ô mon Dieu! vous
nous avez donné des forêts énormes, des champs
immenses, les horizons les plus lointains; mais, dites,
pour y vivre, ne devrions-nous pas, nous aussi, être des
géants?...
LIOUBOV
Voilà que vous avez besoin de géants... Allons, ils ne
sont beaux que dans les contes, autrement ils font peur.
70
(Epikhodov traverse le fond de la scène en
jouant de la guitare.)
LiouBOV (pensive).
C'est Epikhodov.
A NIA (pensive).
Epikhodov.
GAÏEV
Le soleil se couche, mes amis.
TROFIMOV
Oui.
GAÏEV (pas trop haut, comme s'il déclamait)
O divine nature, tu resplendis d'un éclat éternel, toi si
belle et indifférente, toi que nous appelons notre mère,
tu réunis en toi seule l'existence et le néant ! Tu aniraes et
tu détruis!
VARIA (suppliante)
Petit oncle !...
ANIA
Mon oncle, tu recommences !
TROFIMOV
Envoyez plutôt la rouge au milieu par un doublé.
GAÏEV
Mais oui, je me tais.
71
(Tous sont assis, pensifs. Seul Phyrse, dou-
cement, marmote quelque chose. Soudain, l'on
entend un bruit lointain comme tombant dti ciel.
Le bruit d'un câble qui se brise, bruit expirant,
douloureux.)
LIOUBOV
Qu'est-ce?
LOPAKHINE
Je ne sais. Ce doit être quelque part, dans les mines,
une cage qui s'est abîmée. Mais très loin...
GAÏEV
Peut-être aussi un oiseau... une sorte de héron.
TROFIMOV
Ou un hibou.
LIOUBOV (frissonnante).
Cela m'est pénible, je ne sais pourquoi.
(Silence).
PHYRSE
A la veille du malheur, c'était la même chose : le hibou
a crié, le samovar miaulait sans cesse.
GAÏEV
Avant quel malheur?
PHYRSE
Mais avant la libération, tiens! (Silence.)
LIOUBOV
Ecoutez, mes amis, le soir tombe, rentrons. (A Ania.)
72
Qu'as-tu, fillette? Tu as les larmes aux yeux (elle
l'embrasse) .
ANIA
Rien, maman, ce n'est rien.
TROFIMOV
Il y a quelqu'un.
(Un chemineau paraît, coiffé d'une casquette
blanche fort usée. En pardessus. Il est légère-
ment saoul.)
LE CHEMINEAU
Permettez-moi de vous demander si je puis arriver
par ici à la gare.
GAÏEV
Oui, prenez cette route.
LE CHEMINEAU
Je vous remercie sensiblement. (// toussote)... Beau
temps... (Récitant) :
<( Frère, ô mon frère de souffrance... (1)
(( Va sur le Volga. N'entends-tu pas gémir? (2)
(s' adressant à Varia) : Mademoiselle, veuillez donner, je
vous prie, une trentaine de kopecks à un sujet russe
affamé.
(Varia effrayée pousse un cri).
LOPAKHiNE (avec humeur)
Franchement, il y a une limite à toute infamie!
( 1) Vers de Nadson.
(2) Vers de Nekrassov.
73
LiouBov (effrayée)
Tenez... prenez ça... {Elle cherche dans son porte-
monnaie), c'est égal, je n'ai pas de monnaie... voilà un
louis.
LE CHEMINEAU
Je vous remercie sensiblement. (// s'en va. Rire
général.)
VARIA (effrayée)
Moi, je m'en vais, je m'en vais. O maman, à l'office
ils ne mangent pas à leur faim et vous lui donnez un louis !
LIOUBOV
Que faire de moi, sotte que je suis ! En rentrant, je te
donnerai tout ce que j'ai. Lopakhine, vous me prêterez
encore !
LOPAKHINE
Avec plaisir.
LIOUBOV
Rentrons, mes amis, il se fait tard. Dis, Varia, pendant
ton absence, nous t'avons fiancée. Mes félicitations.
VARIA (les larmes aux yeux)
Voyons, on ne badine pas avec ces choses là, maman.
LOPAKHINE
Ophélie, retire-toi dans un cloître...
GAÏEV
Il y a déjà tout un temps que je n'ai plus joué ou billard.
Les mains me démangent.
74
LOPAKHINE
O Ophélie, ô nymphe, ne m'oublie pas dans tes
prières!
LIOUBOV
Rentrons, le dîner approche.
VARIA
Ce qu'il m'a effrayée! J'en ai des battements de cœur.
LOPAKHINE
Je vous rappelle, mesdames et messieurs, que 'e
22 août, le Jardin des Cerisiers sera mis en vente. Ne
l'oubliez pas!
(Tous sortent, sauf Trofimov et Ania.)
ANiA {riant)
Merci au chemineau, il a effrayé Varia et nous voilà
seuls.
TROFIMOV
Varia craint de nous voir tomber amoureux et ne nous
quitte d'un pas. Elle ne peut comprendre, dans l'étroi-
tesse de son cerveau, que nous soyons au-dessus de
l'amour. Eloigner ce qui nous empêche d'être libres et
heureux, le mesquin et l'illusoire, voilà le but et le sens
de notre vie. En avant! Irrésistiblement, nous allons vers
l'étoile étincelante qui scintille là-bas, dans le lointain.
En avant, ne restez pas en arrière, les amis!
ANIA {battant des mains)
Oh, comme vous avez bien dit cela! (Silence.) Il fait
merveilleux, ici, ce soir.
75
TROFIMOV
Oui, splendide.
ANIA
Qu'avez-vous fait de moi, Pétia? Qu'ai-je à ne plus
aimer comme autrefois le Jardin des Cerisiers? Que je
l'aimais alors! Il me semblait qu'il n'existait pas sur terre
un endroit plus beau que notre jardin.
TROFIMOV
Toute la Russie est notre jardin. La terre est somp-
tueuse et vaste, et l'on y trouve encore des coins miracu-
leux. (Silence.) Songez-y, Ania; votre grand-père, votre
bisaïeul et tous vos ancêtres, étaient des possesseurs
d'âmes vivantes. Est-il possible que vous ne voyiez pas,
de chaque cerise, de chaque feuille, de chaque branche
de votre jardin, des êtres humains qui vous fixent, que
vous n'entendiez pas des voix?... Oh, c'est horrible!
Votre jardin est effrayant ! Et, quand le soir ou la nuit,
on le longe, les vieilles écorces des arbres ont des reflets
blafards et il semble alors que les cerisiers voient en
rêve ce qui se passa il y a cent, deux cents ans, et que
des visions douloureuses les tourmentent. Il n'y a pas à
dire, nous sommes en retard d'au moins deux cents ans.
Nous n'avons encore rien d'établi, rien de positif quant
à notre passé. Nous ne faisons que raisonner, nous
lamenter de nostalgie, ou encore boire de la vodka. Ht
pourtant, il est de toute évidence (]ue, pour commencer
une vie nouvelle, il nous faut, tout d'abord, expier celle
d'hier ou, plutôt, en finir avec le passé. Or, ce passé,
on ne le rachètera que par la souffrance, que par un
labeur âpre et persistant. Je voudrais que vous saisissiez
cela, Ania.
76
ANIA
Depuis longtemps déjà, la maison que nous habitons
n'est plus la nôtre et je m'en irai, je vous le promets.
TROFIMOV
Si vous en avez les clefs, jetez-les dans un puits et
fuyez. Comme le vent, soyez libre.
ANîA (extasiée)
Que vous avez bien dit cela !
TROFIMOV
Croyez-moi, Ania, soyez confiante. Je n'ai pas trente
ans, je suis jeune, j'étudie encore. Mais combien j'ai déià
souffert! Dès l'hiver, j'ai faim, je suis malade, tourmenté
et misérable comme un gueux. Et où, où le destin ne
m'a-t-il chassé? Où ne suis-je pas allé déjà? Mais quand
même, mon âme, à chaque instant de ma vie, était emplie
de présages inexprimables. Et je pressens le bonheur,
Ania, je le vois déjà...
ANIA (pensive)
La lune se lève.
(Au loin, Epikhodov joue la même chanson
triste que tantôt. La lune se lève. Quelque part,
près des peupliers, Varia appelle : (( .Ania, où
es-tu? »)
TROFIMOV
Oui, la lune se lève (Silence.) Il vient, le bonheur, il
est là, de plus en plus proche. J'entends déjà ses pas. Et
si même ce n'était pas nous qui devions le voir, le
connaître, qu'importe? Ce seront les autres, alors.
77
LA VOIX DE VARIA
Ania, où es-tu?
TROFIMOV
Toujours cette Varia (dépité). C'est révoltant!
ANIA
Eh bien, allons vers la rivière, il y fait beau.
TROFIMOV
(Ils s'éloignent.)
Allons...
LA VOIX DE VARIA
Ania, Ania!
Rideau.
78
ACTE III
CJn petit salon séparé d'un grand par une arcade. Le lustre est
allumé. On entend dans le vestibule l'orchestre juif, dont il fut
question au 2» acte. C'est le soir. Dans le grand salon, on danse le
lancier. La voix de Pichtchik: u Promenade à une paire» (2).
Dans le petit salon entrent, par couples: d'abord Pichtchik et Char-
lotte, puis Trofimov et Lioubov, Ania et le fonctionnaire de la poste,
Varia et le chef de gare, etc. Varia pleure doucement et, tout en
dansant, essuie ses larmes; avec le dernier couple, Douniacha.
(En traversant le petit salon, Pichtchik crie:
«Grand rond, balancez!» puis «Les cavaliers à
genoux et remerciez vos dames ! » Phyrse, en
habit, passe portant un plateau d'eau de Seltz.
Dans le salon entrent Pichtchik et Trofimov.)
(2) En français dans le texte.
79
PICHTCHIK
Je suis pléthorique, moi. J'ai déjà eu deux attaques.
Je danse avec peine, mais comme on dit: Avec les fous,
il faut batifoler. Voyez-vous, j'ai une santé de cheval. Feu
mon père (un blagueur, que Dieu lui fasse paix!), disait
souvent, à propos de notre origine, que l'ancienne race de
Simionov Pichtchik, remontait au fameux cheval que
Caligula amena au Sénat... (// s'assied.) Mais voilà le
malheur, c'est le manque d'argent : Chien affamé ne rêve
que rôt... (// ronfle, mais se réveille aussitôt). De même
moi... je ne puis parler que d'argent...
TROFIMOV
En effet, vous avez quelque chose de chevalin.
PICHTCHIK
Et après?... le cheval est un animal comme un autre...
un cheval peut se vendre...
(Dans la pièce voisine, l'on entend jouer au
b'ilard. Sous l'arcade, apparaît Varia.)
TROFIMOV (la taquinant)
Madame Lopakhine! Madame Lopakhine!...
VARIA (avec humeur)
Monsieur le décati.
TROFIMOV
Mais oui, et j'en suis fier.
VARIA (plongée dans d'amer es pensées)
Voilà, on invite des musiciens et comment les payer?
(Elle sort.)
80
TROFiMov (à Pichtchik)
Si l'énergie déployée par vous, durant toute votre vie
à rechercher l'argent pour payer les intérêts, eiit été
dépensée autrement, vous auriez sans doute fini par
changer le cours de la terre.
PICHTCHIK
Nietzsche... le philosophe... le plus grand, le plus
illustre... l'homme à l'esprit formidable, dit dans ses
œuvres, que l'on peut faire de faux assignats.
TROFIMOV
Vous avez lu Nietzsche, vous?
PICHTCHIK
Non, mais des fois... C'est ma fille Dachenka qui m'en
a parlé. Et moi, je suis précisément dans une telle passe
qu'il ne me reste qu'à faire de faux assignats... Après
demain, j'ai à payer 310 roubles... J'en ai déjà trouvé
130... (se tâtant les poches, inquiet.) J'ai perdu mon
argent. Je l'ai perdu... (en pleurant) où est-il? (joyeuse-
ment.) Le voici, derrière la doublure... j'en suis tout
essoufflé...
(Entrent Lioubov et Charlotte.)
LiouBOV (fredonne l'air de Lesguinka)
Pourquoi Léonide n'est-il pas encore rentré? Que
fait-il à la ville? (à Douniacha.) Douniacha, offrez du
thé aux musiciens...
TROFIMOV
La vente n'a probablement pas eu lieu.
81
LIOUBOV
Les musiciens, comme la soirée, sont mal à propos...
enfin, que voulez-vous. (Elle s'assied et chante à mi-voix)
CHARLOTTE (tendant un jeu de cartes à Pichtchik).
Voilà un jeu, retenez une carte.
PICHTCHIK
C'est fait.
CHARLOTTE
Battez-les maintenant. Très bien. Donnez-les moi, ô
mon cher monsieur Pichtchik, ein, zwei, drei (1). Main-
tenant, cherchez la carte; elle est dans votre poche de
côté...
PICHTCHIK (la retirant de sa poche)
Le huit de pique, c'est exact. (Ebahi.) Pensez donc!
CHARLOTTE (qui tient le jeu de cartes dans la paume
de sa main, à Trofimov)
Vite, quelle carte est au-dessus?
TROFIMOV
...Eh bien, si vous voulez, la dame de pique.
CHARLOTTE
Voilà, (à Pichtchik.) Ht vous, celle du dessus?
(1) En allemand dans le texte.
82
PICHTCHÎK
L'as de cœur.
CHARLOTTE
Voilà. (Elle frappe sur sa main, le jeu de cartes dis-
paraît.) Quel beau temps aujourd'hui ! (Une voix mysté-
rieuse, comme venant du sol, lui répond: oh oui. ma-
dame, le temps est splendide.)
CHARLOTTE
Vous êtes mon bon petit idéal...
LA VOIX
Vous aussi, madame, vous avez toute mon sympathie.
LE CHEF DE GARE (applaudissant)
Bravo! madame la ventriloque. Bravo!
PICHTCHIK {ébahi)
Pensez donc! Ah, cette ravissante demoiselle Char-
lotte !... J'en suis tout simplement amoureux...
CHARLOTTE
Amoureux ! {haussant les épaules.) Pouvez -vous
aimer? Guter Mensch aber schlechter Musikant.
TROFiMov (donnant à Pichtchik une claque sur l'épaule)
Espèce de cheval, va !
CHARLOTTE
Attention, encore un tour (prenant un plaid sur une
83
chaise.) Voici un plaid, un très beau plaid que je désire
vendre... Elle le secoue.) Personne n'en veux ?
PICHTCHIK (ébahi)
Pensez donc!
CHARLOTTE
Ein, zwei, drei! (Elle soulève vivement le plaid,
Ania est debout, derrière. Celle-ci fait une révérence,
court à sa mère, l'embrasse, puis retourne en courant
dans le grand salon, au milieu de l'extase générale.)
LiouBov (applaudissant)
Bravo! Bravo!
CHARLOTTE
Encore un. Ein, zwei, drei. (Elle soulève le plaid.
Derrière, Varia qui salue.)
PICHTCHIK (ébahi)
Pensez donc !
CHARLOTTE
C'est fini, (Elle jette le plaid sur Pichtchik, fait une
révérence et se sauve en courant dans le grand salon.)
PICHTCHIK (courant après elle)
Quelle friponne!... Qu'en pensez-vous, hé? (// sort.)
LIOUBOV
Et Léonide qui ne rentre toujours pas. Que peut-il
bien faire en ville si longtemps? Tout doit y être fini, et
la propriété vendue ou non, pourquoi nous tenir si long-
temps dans cette incertitude?
84
VARIA (cherchant à la consoler)
L'oncle a acheté, j'en suis convaincue.
TROFIMOV (moqueur)
Oh, oui!
VARIA
Grand'mère lui a envoyé sa procuration, afin qu'il
achète en son nom la propriété, en lui transférant l'hypo-
thèque. Elle fait cela pour Ania et je suis certaine qu'avec
l'aide de Dieu, l'oncle a pu le faire.
LIOUBOV
La grand'mère a envoyé 15,000 roubles pour racheter
en son nom; elle n'a guère confiance en nous. Mais cet
argent ne suffira même pas à payer les intérêts. (Elle se
couvre des mains la figure.) C'est aujourd'hui que se
joue ma destinée... ma destinée.
TROFIMOV (taquinant Varia)
Madame Lopakhine.
VARIA (avec humeur)
Etudiant perpétuel! Deux fois déjà chassé de l'Uni-
versité...
LIOUBOV
Voyons, Varia. Pourquoi te fâcher; il te taquine. Eh
bien, si tu le veux, marie-toi. Lopakhine est un homme
excellent, intéressant, mais si tu n'y tiens pas, mignonne,
personne ne t'y force.
85
VARIA
Je dois avouer, petite mère, que je considère la chose
comme très sérieuse; c'est un brave homme. Il me plaît.
LIOUBOV
Eh bien alors, marie-toi, je ne comprends pas ce qui
t'en empêche.
VARIA
Voyons, petite mère, je ne peux tout de même pas le
demander en mariage. Voilà deux ans déjà que tout le
monde en cause; tout le monde. Quant à lui, il ne dit
rien ou bien plaisante. Je le comprends: il s'enrichit, et
absorbé par les affaires, a autre chose que moi en tèiG.
Si j'avais de l'argent, ne fût-ce que cent roubles, j'aban-
donnerais tout et m'en irais quelque part, le plus loin
possible, de préférence dans un couvent.
TROFIMOV
Magnificence !
VARIA {à Trofimov)
Décidément, un étudiant devrait avoir plus d'esprit!
(compatissante, avec des larmes). Que vous êtes devenu
laid, Pétia, que vous avez vieilli ! (à Lioubov, déjà sans
larmes.) Mais voilà, maman. Je ne peux pas rester inac-
tive, il me faut toujours une occupation.
YACHA (entre; il retient à peine un rire).
Epikhodov a cassé une queue de billard... (il sort).
86
VARIA
Pourquoi Epikhodov est-il ici? Qui donc l'a autorisé à
jouer au billard ? Je ne comprends pas ccs gens-là. {Elle
sort.)
LIOUBOV
Ne la taquinez plus, Pétia, vous vovez bien qu'elle
est déjà assez malheureuse.
TROFIMOV
Et pourquoi fourre-t-elle son nez partout? Elle exagère
vraiment. De tout l'été, elle ne nous a pas quittés, Ania,
ni moi. Elle craignait un roman, voyez-vous. Mais en quoi
cela la regarde-t-il ? Surtout que jamais je n'ai motivé
ses craintes! Du banal, j'en suis si loin. Nous sommes au-
dessus de l'amour!
LIOUBOV
Et moi, je dois être au-dessous de ce sentiment (fort
inquiète). Pourquoi Léonide ne rentre-t-il pas? Rien
qu'être fixée: la propriété est-elle vendue ou non? Ce
malheur me semble tellement incroyable, que je ne sais
même pas ce que je ferai. Je me perds... Je suis capable
d'en pousser des cris... de faire une bêtise... sauvez-moi,
Pétia. Dites donc quelque chose, parlez...
TROFIMOV
Que la propriété soit vendue ou non, qu'importe!
Depuis longtemps, elle est condamnée sans ausun retour
possible, le chemin en étant déjà envahi d'herbes.
Calmez-vous, chère amie, ne vous illusionnez pas. Il
faut avoir le courage, ne fût-ce qu'une fois dans la vie,
de regarder la vérité en face.
87
LIOUBOV
Quelle vérité? Vous, vous distinguez encore le vrai du
faux, mais moi je n'y vois goutte; c'est comme si j'avais
perdu la vue. Vous résolvez avec audace toutes les ques-
tions vitales, mais, dites-moi, mon ami, n'est-ce pas parce
que vous êtes encore jeune? Parce que vous n'avez pas
encore, pour ainsi dire, fait la maladie d'aucun de vos
problèmes? Vous regardez avec hardiesse devant vous;
mais n'est-ce pas parce que vous ne voyez, n'attendez
rien d'effrayant de la vie qui est encore cachée à vos
jeunes yeux? Vous êtes plus courageux, plus honnête,
plus profond que nous, mais réfléchissez, ayez un rien
d'indulgence, un peu de clémence pour moi. Voyons,
voyons, je suis née ici, mes parents, mon grand-père y
habitaient, j'aime cette maison. Sans ce jardin des ceri-
siers, ma vie n'a pas de raison d'être, et s'il en faut finir
avec lui, autant en finir avec moi... (Elle éireint Trofi-
mov et le baise au front.) Mais voyons, mon fils se noya
ici... {Elle pleure.) Ayez pitié de moi, mon bon, mon
gentil garçon.
TROFIMOV
Mais vous le savez bien, je vous plains de tout mon
cœur.
LIOUBOV
I! faut le dire autrement, autrement... (Elle tire un
mouchoir, un télégramme tombe.) Vous n'avez pas
idée comme j'ai le cœur gros aujourd'hui! Tenez, ici
il y a trop de vacarme pour moi. Au moindre bruit, mon
âme s'effraye, je ne cesse de frissonner. Mais rentrer
chez moi, je ne puis; la solitude dans le silence m'épou-
vante. Ne me jugez pas mal, Pétia. Je vous aime comme
88
un proche. Je vous donnerais volontiers Ania, je vous
le jure, mais seulement, il faudrait continuer vos études,
les terminer, mon ami. Et vous, vous ne faites rien,
vous vous laissez porter par le hasard d'un endroit à
l'autre. Et cela est si bizarre... Pas vrai, dites? Et il fau-
drait aussi soigner un peu votre barbe, mon ami, lui
donner de l'aspect... (elle rit) que vous êtes drôle !
TROFiMOv {ramassant le télégramme)
Je ne désire pas être un bellâtre.
LIOUBOV
11 vient de Paris, ce télégramme. J'en reçois tous les
jours, c'est celui d'aujourd'hui. Ce sauvage ne va pas
bien du tout... il est de nouveau malade... Il m'implore,
me supplie de le rejoindre. A vrai dire, je devrais aller
passer quelque temps près de lui. Vous avez l'air sévère.
Pétia. Mais que faire, mon ami, que dois-je faire? Il est
malade, seul, malheureux. Et qui le soignera, là-bas, qui
l'empêchera de commettre des imprudences, qui lui don-
nera à temps ses médicaments? Pourquoi donc dois-je
le cacher, je l'aime et c'est tout; je l'aime, je l'aime...
C'est une pierre à mon cou et j'irai avec elle jusqu'au
fond, soit. Mais si j'aime ce fardeau, si je ne puis m'en
passer! (Serrant la main de Trofimov.) Ne pensez pas
en mal de moi, Pétia, ne me dites rien, rien...
TROFIMOV {les larmes aux yeux)
Excusez ma franchise, je vous en supplie ; mais il vous
a dépouillée!
89
LIOUBOV
Non, je vous en prie, non, non ! 11 ne faut pas parler
ainsi. {Elle se bouche les oreilles.)
TROFIMOV
Mais c'est un misérable, il n'y a que vous qui l'igno-
riez! C'est un vulgaire coquin, une nullité...
LIOUBOV (froissée, mais se surmontant)
Avec vos vingt-six ou vingt-sept ans, vous n'êtes qu'un
élève de sixième.
TROFIMOV
Soit.
LIOUBOV
Il faut être un homme. A votre âge, il faut comprendre
ceux qui aiment, et surtout, aimer soi-même... avoir de
petites aventures, des flirts (se fâchant.) Mais oui, mais
oui, vous non plus, n'êtes pas un innocent; vous n'êtes
qu^un hypocrite, qu'un phénomène grotesque, qu'un
monstre...
TROFIMOV (effrayé)
Que dit-elle?
LIOUBOV
(( Je suis au-dessus de l'amour ». Vous n'êtes pas
au-dessus de l'amour, mais tout simplement un détraqué,
une espèce de propre à rien, comme dit notre Phyrse. A
votre âge, ne pas avoir de maîtresse!
TROFIMOV (effrayé)
Mais c'est horrible, ce qu'elle dit! horrible!... (la tête
90
dans les mains, il se précipite dans le grand salon.) C'est
horrible... Je n'en peux plus! je m'en vais... {Il sort, mais
revient aussitôt.) Tout est fini entre nous. (// entre dans
l'antichambre.)
LiouBov {criant)
Pétia, attendez! Est-il drôle, mais je plaisantais! Pétia!
(On l'entend dans l'antichambre descendre
l'escalier quatre à quatre et soudain un bruit
de chute. Ania et Varia poussent un cri, mais
aussitôt on les entend rire.)
LIOUBOV
Qu'y a-t-il?
ANIA (accourt en riant)
Pétia est tombé dans l'escalier. {Elle s'enfuit.)
LIOUBOV
Quel drôle d'homme, ce Pétia!
(Le chef de gare, s'arrêtant au milieu du petit
salon, se met à déclamer le poème d'A. Tolstoï
« La Pécheresse » :
(( La foule bout, la joie, les rires,
Les éclats du luth, les cymbales bruissantes.
A l'entour la verdure et des roses tombantes. »
On l'écoute, mais à peine a-t-il récité quelques
vers que, dans le vestibule, retentit une valse. La
déclamation est coupée. Tous se mettent à
danser. Du vesiibule entrent: Trofimov, Ania,
Varia et Lioubov.)
LIOUBOV
Voyons Pétia, voyons, âme limpide,... je vous demande
pardon... dansons plutôt... (Us dansent.)
(Ania et Varia dansent aussi. Phyrse entre et
pose sa canne près de la porte de côté. Du grand
salon entre aussi Yacha. II regarde danser.)
91
YACHA (à Phyrse).
Qu'as-tu, mon vieux?
PHYRSE
Ça ne va pas, je ne me sens pas bien. Autrefois à nos
bals dansaient des généraux, des barons, des amiraux.
Et k présent, l'on envoie chercher des commis de poste
et des chefs de gare qui se font encore prier. Je me
sens affaibli, moi. Notre défunt maître, le grand-père,
soignait toutes nos maladies par la cire à cacheter. Moi,
j'en prends chaque jour depuis une vingtaine d'années
déjà, peut-être même plus. Il se peut que ce soit cela qui
me fasse vivre.
YACHA
Va, tu m'embêtes, mon vieux! (// bâille.) Claque au
moins, et plus vite que ça.
PHYRSE
Ah, là, là!... espèce de propre à rien! (// marmotte.)
(Trofimov et Lioubov, en dansant, entrent dans
le petit salon.)
LIOUBOV
Merci. Je voudrais bien m 'asseoir un peu... (Elle s'as-
sied.) Comme je suis lasse !
(Entre Ania.)
ANiA (émue)
Tout à l'heure, à la cuisine, un hom.me a dit que le
Jardin des Cerisiers était déjà vendu.
92
LIOUBOV
Vendu! A qui?
ANIA
Il ne l'a pas dit. Il est parti. {Elle danse avec Trofi-
mov. Ils disparaissent dans le grand salon.)
YACHA
C'était un vieux radoteur! Il n'est pas de chez nous.
PHYRSE
Et Monsieur qui n'est pas encore rentré. Il a mis un
pardessus de demi-saison, tout léger. S'il allait se refroi-
dir. Ah, là, là, jeunesse inexpérimentée!
LIOUBOV
Ah, je me meurs! Aiiez deinander, Yacha, à qui elle
est vendue.
YACHA
Mais ce vieux-là est parti depuis longtemps déjà. (//
rit)
LIOUBOV (dépitée)
Eh bien, qu'avez-vous à rire? Qu'est-ce qui vous
réjouit ?
YACHA
Qu'il est rigolo, cet Epikhodov! Décidément il ne vaut
pas lourd, vingt-deux malheurs.
93
LIOUBOV
Phyrse, si la propriété est vendue, oij iras-tu?
PHYRSE
Où vous me l'ordonnerez, madame.
LIOUBOV
Quelle drôle de mine tu as! Es-tu malade? Va plutôt
te reposer.
PHYRSE
Ah oui... {avec un sourire ironique.) Et qui donc sur-
veillerait, qui prendrait garde à tout? Je suis seul pour
toute la maison.
YACHA (à Lioubov)
Madame, permettez-moi de vous demander une faveur.
Si vous retournez à Paris, de grâce, emmenez-moi. Il
m'est impossible, absolument impossible de rester ici.
(Après un regard circulaire, à mi-voix.) Mais à quoi bon
parler, vous voyez vous-même — un pays inculte, un
peuple immoial; de plus, l'on s'y ennuie à mort. A
l'office, la nourriture est infecte. Et pour comble, encore
ce Phyrse qui rôde par la maison en marmottant des pro-
pos fâcheux ! Emmenez-moi avec vous ! Ayez cette bonté.
(Entre Pichtchik.)
PICHTCHIK
Permettez-moi, ma belle, de vous inviter., à un petit
tour de valse! (Ils dansent.) Toujours est-il, ma char-
mante, que vous me prêterez 180 roubles, je les aurai...
(Ils dansent) 180 roubles... (En dansant, ils sont entrés
dans le grand salon.)
94
YACHA (chantonne)
a Comprendras-tu le trouble de mon âme? »
(Dans la salle, quelqu'un en haut de forme grît;
et en pantalos à carreaux, saute et gesticule. Des
cris: (( Bravo, mademoiselle Charlotte! nj
DOUNiACHA (s'arrête pour se poudrer)
Mademoiselle m*a dit de danser, car il y a beaucoup
de cavaliers et peu de dames. Et moi, monsieur Phyrse,
cela me donne des vertiges, des battements de cœur. Et,
pour comble, le fonctionnaire de la poste vient encore de
me dire une chose qui m'a coupé la re^iratioa.
(La musique s'apâiâe.)
PHYRSE
Qu'est-ce qu'il t'a dit?
DOUNIACHA
Vous, m'a-t-i! dit, vous êtes comme une fleur.
YACHA (bâillant)
L'ignorance... (Il sort.)
DOUNIACHA
Comme une fleur... j'adore les paroles tendres. Je suis
si délicate,
PHYRSE
Tu tourneras mal, toi.
(Epikhodov entre.)
95
EPIKHODOV
Alors, mademoiselle, vous ne désirez pas me voir...
pas plus que si j'étais un vulgaire insecte (soupir). Oh,
là, là! quelle vie...
DOUNIACHA
Que me voulez-vous?
EPIKHODOV
Certes, vous avez peut-être raison (// soupire) ; mais,
bien sûr, partant d'un autre point de vue, je dois vous
dire — excusez ma franchise, puisque j'ose m 'exprimer
ainsi — que vous m'avez mis dans un bel état. Je connais
bien ma chance, allez. Chaque jour m'arrive un nouveau
malheur. J'y suis habitué depuis longtemps. Aussi, j'ob-
serve mon destin avec le sourire. Vous m'avez donné
votre parole, et quoique moi...
DOUNIACHA
Je vous en prie, nous en reparlerons. Pour le moment,
laissez-moi; à présent, je rêve. (Elle joue avec son éven-
tail.)
EPIKHODOV
Chaque jour une autre guigne et, c'est le cas de le dire,
j'en souris, j'en ris même.
(De la salle entre Varia.)
VARIA
Comment, tu n'es pas encore parti, Simon? Décidé-
ment, en voilà un sans-gêne! (.4 Douniacha.) Sors, Dou-
96
niacha. (A Epikhoâov.) Ou en jouant au billard tu casses
une queue, ou bien tu te promènes dans le salon comme
un invité.
EPIKHODOV
Vous n'avez pas à me blâmer, permettez-moi d'user
de cette expression.
VARIA
Voyons je ne te blâme pas, je te parle. Tu ne sais que te
promener d'un coin à l'autre sans t'occuper de rien. On a
un employé et pourquoi ? je me le demande !
EPIKHODOV (offensé)
Si je travaille, me promène, mange ou joue au billard,
seules les personnes compétentes et considérées peuvent
en juger.
VARIA
Comment, tu oses dire cela à moi? {S' emportant.) Tu
l'oses? Alors, je ne comprends donc rien, moi? Va-t-en,
décampe, et plus vite que ça!
EPIKHODOV (craintif)
Je vous prie de vous exprimer d'une manière plus
délicate.
VARIA (hors d'elle).
File, toul de suite, va-t-en! va-t-en! (// se dirige à
reculons vers la porte; elle le suit.) Vingl-deux mal-
heurs! File, qu'on ne t'y revoie plus! Que ton ombre
ne me tombe plus sous les yeux !
97
EPiKHODOV (sort. De derrière la porte:)
Je vais porter plairrfe, moi.
VARL'\
Ahî tu reviens I (EUe saisii la canne que Phyrse avait
posée près de la porte.) Viens... viens... vkJis^ que ^
te montre... Ah, tu reviens! Tu reviens! Tiens, attrape
alors... {Elle lève la canne et frappe ; en ce moment entre
Lopakhine.)
LOPAKHINE
Je vous remercie infiniment.
VAMA {irritée, mais ironique)
Mille excuse».
LOPAKHINE
De rien, très touché de vofre aimable accueil.
VARLA
Il n*y a vraiment pas de quoi. (Ette s'^oigne de
quelques pas, puis après un regard circulaire, douce-
ment.) Je ne vous aï pas fait mal, au moins?
LOPAKHINE
Non, ce n'est rien, mais cela fera néanmoins une jolie
(Des vorx da grand salon : « Lopakhine es'
arrivé! Lopakhmel»)
PICHTCHÎK
Tiens, tiens, le voilà enfin en chair et en os î (/te se
98
donnent l'accolade) . Tu sens le cognac, mon vieux. Nous
aussi noifs sommes en train de faire la bombe.
LiouBOv (entrant)
C'est vous, Lopakhine! Pourquoi si tard? Où est donc
• Léonide ?
LOPAKHINE
Il vient. Nous sommes arrivés enseml)te.
LIOUBOV (troublée)
Eh bien ? La vente a-t-clle eu lieu ? Mais parlez donc !
LOPAKHINE (embarrassé, craignant de montrer sa foie)
Elle était finie vers quatre heures... nous avons manqué
le train et il a bien fallu attendre celui de neuf heures et
demie. (Oppressé.) Ouf... la tètt me tourne...
(Gaïev entre. Dans la main droite il tieat des
paquets; de la gauche, il essuie ses larm^).
LIOUBOV
Qu'y a-t-il, Léonide? Dis! Mais parle donc! (impa-
tientée, avec des larmes.) Vite, pour l'amour de Dieu!
GAÏEV (pour toute réponse fait un geste vague,
s' adressant à Phyrse en pleurant) .
Tiens, prends ça... Il y a des anchois, des sardines...
je n'ai encore rien mangé aujourdTiuî. Ce que f ai souf-
fert I (La porte de la salle de billard est ouverte. Von
entend le brait des billes et la voix de Yacka: tx 7 plus 18 ».
La figure de Gàîev s'éclaire et déjà U ne pleure plus.) Je
suis horriblement las. Prépare-moi de quoi changer,
Phyrse. (Il traverse la salle, derrière lui trottine Phyrse.)
m
PICHTCHIK
Et alors, et cette vente? Mais raconte donc?
LIOUBOV
Il est donc vendu, le Jardin des Cerisiers?
Oui, vendu.
Qui l'a acheté?
Moi.
LOPAKHINE
LIOUBOV
LOPAKHINE
(Silence. Lioubov, très déprimée, tomberait si
elle n'était debout entre un fauteuil et une
table. Varia retire les clefs de sa ceinture, les
jette par terre au milieu du salon et sort).
LOPAKHINE
C'est moi qui l'ai acheté. Attendez, je vous en prie,
j'ai la tèie toute brouillée. Je ne peux pas parler. (// rit.)
Eh bien, en arrivant à la vente, nous y avons trouvé
Dériganov le richard. Léonide Andréitch n'ayant en
tout que 15,000 roubles, l'autre, du coup, a, par-dessus
les hypothèques, renchéri de 30,000. Voyant cela, un
véritable duel s'est engagé entre nous. J'ai donné 40,000,
lui 45,000; moi 55,000, et ainsi, lui augmentant de 5,000,
moi de 10,000... Eh bien, en ne comptant pas les hypo-
thèques, j'ai donné 90,000 et j'ai eu le dernier mot. Le
Jardin des Cerisiers est à moi maintenant ! à moi ! (riant
aux éclats) Seigneur, Dieu! le Jardin des Cerisiers m'ap-
partient! Dites que je suis ivre, que j'ai perdu la raison,
que tout cela n'est qu'un songe... (trépignant). Ne me
raillez pas. Si mon père et mon grand-père pouvaient
100
sortir de leurs cercueils et jeter un regard sur tout ce qui
se passe ici, sur leur Hermolaï battu, peu lettré, qui
courait l'hiver pieds nus. Voir comment, ce même Her-
molaï a acheté cette propriété dont la beauté surpasse
tout sur terre. J'ai acheté le domaine où mes ancêtres
n'étaient que des esclaves, où l'on ne les laissait même
pas mettre le pied à l'office. Je rêve, ce ne doit être qu'un
mirage, qu'un songe... qu'une apparition confuse due à
mon imagination. {Ramassant les clefs il sourit avec dou-
ceur). Elle a jeté les clefs... voulant montrer qu'elle
n'était plus rien ici... (les faisant tinter.) Eh bien, tant
pis. {On entend les musiciens accorder leurs instru-
ments.) Ohé, les musiciens! Jouez, je désire vous
entendre. Venez tous contempler comment Hermolaï
Lopakhine plantera son premier coup de hache dans le
Jardin des Cerisiers; comment un à un s'écrouleront les
arbres. Nous y bâtirons des habitations agréables et nos
petits et arrière-petits enfants y verront une vie nouvelle...
Joue, musique!
(La musique joue. Lioubov s'affaisse sur une
chaise et pleure amèrement.)
LOPAKHINE {avec reproche)
Pourquoi, pourquoi ne pas m'avoir écouté? Ah, ma
pauvre, ma gentille amie! II n'y a plus rien à laire main-
tenant. (.4 travers les larmes.) Oh ! si l'on pouvait déjà
mettre fin à tous ces ennuis, changer au plus vite notre
vie désordonnée, malheureuse...
piCHTCHiK {lui prenant le bras, à mi-voix)
Elle pleure, laissons-la seule plutôt. Allons au salon...
allons... (// l'entraîne).
LOPAKHINE
Eh bien quoi ! un peu plus de nerf, la musique ! Tout
loi
doit se faire suivant mon désir. (Avec ironie.) Il est né,
il vient, le nouveau propriétaire foncier! Le possesseur
du Jardin des Cerisiers! (// heurte sans le vouloir une
petite table et manque de renverser un candélabre). Je
peux payer la casse, moi... {Il sort avec Pichtchik).
(Dans le grand, comme dans le petit salon,
personne, sauf Lioubov qui, assise, recroque-
villée, pleure amèrement. La musique joue dou-
cement. Ania et Trofimov entrent à pas rapides.
Ania s'approche de sa mère et s'agenouille devant
elle. Trofimov reste à l'entrée de la salle.)
ANIA
Maman!... lu pleures, maman? ma gentille, ma douce,
ma sublime maman, ma délicieuse que j'adore... et que je
bénis. Il est vendu, il n'est plus, le Jardin des Cerisiers.
Tout cela est vrai, vrai, mais ne pleure pas, ipaman. I! te
reste la vie devant toi; il te reste ton âme douce et pure.
Viens avec moi, chérie, viens, quittons ces lieux. Nous
planterons un nouveau jardin plus somptueux encore.
Tu le verras, et alors, une joie douce et profonde des-
cendra en ton âme, tel le soleil du soir et tu souriras,
maman; viens, ma chérie... viens...
RIDEAU
102
ACTE IV
Décors du premier acte. Plus de rideaux aux fenêtres, ni de
tableaux. Il ne reste que peu de meubles, entassés dans un coin
comme pour la vente. On sent le vide. Près de la perte d'entrée et
dans le fond de la scène, en tas, des valises, des colis, etc. La
porte de gauche est ouverte. On y entend les voix de Varia et d'Anîa.
Lopakhine debout, attend.
Yacha tient un plateau chargé de petits verres remplis de Cham-
pagne. Dans l'antichambre Epikhodov ficelle une caisse. Au fond, dans
les coulisses, du brouhaha. Ce sont des moujiks venais faire les
adieux aux maîtres. La voix de Gaïev: «Merci, mes amis, je vous
remercie beaucoup ».
YACHA
La plèbe est venue faire ses adieux. Moi, monsieur
103
Lopakhine, je suis d'avis qu'ils ne sont pas méchants du
tout, ces gens-là, mais seulement peu civilisés.
(Le bruît s'apaise. Par l'antichambre entrent
Gaïev et Lioubov. Elle ne pleure pas, mais est
pâle et son visage frémit. Elle ne peut parler.)
GAÏEV
Tu leur a donné ta bourse, mais voyons, Liouba, c'est
absurde !
LIOUBOV
Que veux-tu, je n'ai pas pu faire autrement. {Ils
sortent.)
LOPAKHINE (par la porte)
Je vous en prie! Un peu de Champagne pour les adieux.
Je n^vait pas songé d'en rapporter de la ville, et à la
gare je n'en ai trouvé qu'une bouteille. Je vous en prie.
(Silence.) Eh bien. Mesdames et Messieurs, vous n'en
désirez pas? (// s'éloigne de la porte.) Si je l'avais su,
je n'en aurais pas acheté. Tant pis, moi non plus je n'en
boirai pas. (Yacha dépose précautionneusement le pla-
teau sur la chaise.) Alors, Yacha, bois toi-même.
YACHA
Bonne chance aux partants et à vous aussi! (// boit.)
Ce n'est pas du vrai Champagne, je peux vous l'assurer.
LOPAKHINE
Huit roubles la bouteille. (Silence.) 11 fait bigrement
froid ici.
104
YACHA
L'on n'a pas fait de feu, à quoi bon, puisqu'on par-
tait. (// rit.)
Qu'as-tu?
C'est de plaisir.
LOPAKHINE
YACHA
LOPAKHINE
Nous sommes en octobre, mais tout est encore enso-
leillé et il fait doux comme en été. Un temps superbe
pour la bâtisse. (Regardant sa montre, il parle par la
porte.) N'oubliez pas qu'il ne vous reste que quarante-
sept minutes. Dans vingt minutes il faudra partir. Dépê-
chez-vous donc.
(Trofimov entre, en pardessus.)
TROFIMOV
Je crois qu'il est temps. Les voitures nous attendent
déjà. Le diable sait où sont mes caoutchoucs. Ils se sont
égarés. (Criant dans la porte) -. Ania, je ne trouve pas
mes caoutchoucs.
LOPAKHINE
Moi, je dois aller à Kharkov; je prendrai le même
train que vous. J'y resterai tout l'hiver. J'ai traîné ici
tout un temps, et c'est un vrai supplice pour moi que
l'inaction. Voilà. Je ne sais que faire de mes mains. On
dirait qu'elles me pèsent comme si elles n'étaient pas à
moi.
105
TROPIMOV
Bah, après notre départ, vous allez vous remettre à
votre travail productif.
LOPAKHINE
Prends donc un petit verre.
TROFIMOV
Non, merci.
LOPAKHINE
Alors, vous allez à Moscou?
TROFIJVIOV
Oui, je les accompagne jusqu'à la viHe d*où je pars
demain pour Moscou.
LOPAKHINE
Oui... Et bien quoi? Les professeurs ne donnent plus
leur cours? Je suppose qu'ils t'attendent pour recom-
mencer î
TROFIMOV
Cela ne te regarde pas.
LOPAKHINE
A propos, il y a combien d'années que tu fréquentes
l'Université?
TROFIMOV
Tu n'as rien trouvé de plus spirituel? C'est vieux jeu
et assez vulgaire. {Cherchant toujours ses caoutchoucs.)
Vois-tu, comme nous avons des chances de ne plus nous
106
revoir, perme(s-raoi de te donner un conseil : ne gesticule
pas tant ! E>€shabi tue-toi de oette manie ! De même pour
les constructions de villas. Compter qu'avec le temps tous
les villégiateurs deviendront de petits propriétaires, ce
n'est que gesticulation. Mais malgré tout, je t'aime. Tu as
les doigts fins et délicats d'un artiste, l'âme subtile et
sensible.
LOPAKHiNE (V embrassant)
Allons, bonne chance, mon vieux et merci pour tout.
Si tu as besoin d'argent pour le voyage, ne te gêne pas,
prends-en.
TROFIMOV
Pourquoi faire, je n'en ai pas besoin.
LOPAKHINE
Mais vous n'en avez pas.
TROFIMOV
J'en ai, je vous remercie, on m'en a envoyé pour une
traduction, je l'ai sur moi. (Avec inquiétude.) Et mes
caoutchoucs, que je ne trouve pas !
VARIA {d'une autre chambre)
Tenez, les voilà vos saietés! (Elle lance sur la scène
une paire de caoutchoucs.)
TROFIMOV
Pourquoi vous fâcher, Varia ? Mais ce ne sont pas les
miens !
107
LOPAKHINE
Au printemps, j'ai semé 1,000 hectares de pavots et
cela m'a rapporté 40,000 roubles net. Et quand mes
pavots étaient en fleurs, Dieu, quel merveilleux tableau I
i:t voilà comme je viens de te le dire, j'y ai gagné 40,000.
Donc si je m'offre à te prêter de l'argent, c'est que je le
puis. Voyons, pourquoi faire le fier alors, je suis un mou-
jik, j'agis sans façon...
TROFIMOV
Ton père était inoujik et le mien pharmacien. Et après?
Je ne vois pas la conclusion qu'on peut en tirer. {Lopa-
khinesort son portefeuille,) Laisse ça, laisse... Si tu m'en
offrais même 200,000, je ne les prendrais pas. Je suis
libre, indépendant et ce que vous tous, riches et pauvres,
appréciez tant, n'a aucun pouvoir sur moi ; pas plus que
cette poussièie qui voltige. Je peux me passer de vous,
vous ignorer, je suis fort et fier. L'humanité va vers la
suprême vérité, vers l'extrême bonheur possible sur
terre. Et moi, je suis dans les premiers rangs.
LOPAKHINE
Y arriveras-tu?
TROFÏMOV
J'y arriverai. (Silence.) J'y arriverai ou j'indiquerai
aux autres le chemin à suivre.
(L'on entend au loin le bruit d'une cognée
entaillant un arbre.)
LOPAKHINE
Alors, bonne chance, mon vieux; il est temps. Tandis
que nous faisons les fiers, la vie, elle, passe et passe
108
toujours. Quand il m 'arrive de travailler longtemps sans
répit, j'ai des pensées moins accablantes et il me semble
alors que je connais aussi ma raison d'être. Et combien
y en a-t-il chez nous, mon cher, qui existent on ne sait
trop pourquoi. Mais qu'importe, l'essentiel n'est pas là.
A propos, il paraît que Gaïev vient d'accepter une place
dans une banque: 6,000 roubles par an. Mais je doute
fort qu'il y reste longtemps, il est par trop paresseux.
ANiA (dans la porte)
Maman vous prie de ne pas toucher au jardin avant
sont départ.
TROFIMOV
En effet, quel manque de tact! (// sort par V anti-
chambre.)
LOPAKHINE
Tout de suite, tout de suite... Vraiment, comme s'ils ne
pouvaient pas attendre! (// suit Trofimov.)
ANIA
A-t-on déjà envoyé Phyrse à l'hôpital ?
YACHA
J'en ai causé ce matin. On a déjà dû l'expédier.
ANIA (à Epikhodov qui traverse la salle)
S'il vous plaît, Epikhodov, allez donc voir si l'on a
envoyé Phyrse à l'hôpital !
|0<)
YACHA (offensé)
Mais fen ai encore causé ce matin à Igor. Pourquoi
le demander dix fois ?
EPIKHODOV
A mon avis définitif^ le mathusalem Phyrse ne vaul
plus la peine d'être réparé. QuMl aille rejoindre ses ancê-
tres; moi je ne puis que Tenvier. (Il dépose une vaUse
sur une boîte à chapeau qu'il écrase.) Eh bien, voilé î Je
m'y attendais! (Il sort.)
TACHA (moqueusement)
Vingt-deux malheurs!...
VARIA [de derrière la porte)
Est-ce que Ton a déjà envoyé Phyrse à rirôpital?
ANIA
Oui.
VARIA
Pourquoi ne î'a-t-on pas prise, la lettre pour le doc-
teur?
ANIA
Qu'on la fasse porter à Tinstant... {Elle sort.)
VARIA (de la chambre latérale).
Où est-il, Yacba? Dites-lui que sa mère est venue lui
faire ses adieux.
TACHA {avec un geste de la main)
Ils ne savent que me faire enrager!
110
DOUNiACHA {qui feignait de s'occuper des colis,
s'approche de Yacha)
Vraiment, vous n'avez même pas eu un regard pour
moi, Yacha. Vous partez... m'abandonnez... {Elle pleure
et se jette à son cott.)
YACHA
Pourquoi pleurer? (// boU du Champagne.) Dans
six jours, je suis de nouveau à Paris. Pas plus tard que
demain nous prenons l'express et vous pouvez courir
après nous. C'est à peine si j'y crois. «Vive la
France » (1). Ici, rien qui me plaise, rien à y faire... je
ne saurais y vivre. Je l'ai assez vue l'ignorance crasse.
Moi j'en ai mare. (// boit du Champagne.) La belle avance
que de pleurer ! Ayez une conduite convenable et vous
n'aurez pas à vous plaindre.
DOUNIACHA {se poudrc en se regardant
dans une petite glace)
Envoyez- moi une lettre de Paris, je vous ai tant aimé
Yacha. Je vous ai tant aimé! Je suis un être sensible,
Yacha.
YACHA
Il y a quelqu'un. {Il fait mine de s'occuper des valises
et fredonne à mi-voix.)
(Entrent: Lioubov, Gaïev, Ania et Charlotte.)
GAÏEV
Il faudrait bien partir. Le temps passe. {Regardant
Yacha.) Qui est-ce quf sent le hareng ici?
(1) En français, dans le texte.
ni
LIOUBOV
Dans dix minutes au plus tard il faudra monter en voi-
ture. (Embrassant la chambre du regard.) Adieu, ma très
chère maison, notre mère grand. Quand l'hiver aura fui
et que reviendra le printemps, tu ne seras plus alors,
l'on t'aura abattue, ils en ont vu, tes murs! {Embrassant
chaudement sa fille.) Tu es radieuse, mon trésor, tes
jolis yeux brillent comme des diamants. Tu es contente,
très contente?
ANIA
Infiniment. Une vie nouvelle commence, maman.
CAÏEV (gaiement)
En effet, tout va pour le mieux maintenant. Avant la
vente de la Cerisaie, que de tourments, que de souf-
frances! Puis, tout fini sans retour possible, nous voilà
tous calmes, gais même. Me voilà à présent fonctionnaire
de banque, financier, quoi!... La blanche au milieu! Et
toi aussi, tu as meilleure mine, Liouba, il n'y a pas à dire.
LIOUBOV
C'est vrai, j'ai les nerfs plus calmes. (On lui tend son
manteau et son chapeau.) Je dors bien. Faites sortir les
bagages, Yacha, il est temps. (^4 Ania.) Ma fillette, nous
nous reverrons bientôt... Je vais à Paris oij je vivrai avec
ce que ta grand'mère de Yaroslav avait envoyé pour
l'achat de la propriété. Vive la grand'mère! Et cet argent
ne fera pas long feu.
ANIA
Tu reviendras, maman, tu reviendras bientôt... dis?
112
Je me préparerai pour passer mon examen de bachelière.
puis je travaillerai, je t'aiderai, maman. Nous lirons
ensemble des livres intéressants. N'est-ce pas? {Elle
baise les mains de sa mère.) Nous passerons en lecture
les longues soirées d'automne, nous lirons beaucoup,
beaucoup. Et devant nous, s'ouvriront de nouveaux hori-
zons; des horizons merveilleux... {elle rêve.) Dis,
maman, reviens...
LIOUBOV
Je reviendrai, mon trésor. {Elle embrasse sa fille.)
(Entrent: Lopakhine et Charlotte qui fredonne
à mi-voix.)
GAÏEV
Cette veinarde de Charlotte : elle chante !
CHARLOTTE (prenant un colis qui ressemble à un enfant
emmailloté)
Fais dodo, fais dodo, mon p'tiot. {On entend l'enfant
pleurer « oua! oual... ») Tais-toi, mon brave, mon gentil
gosse {oua! oua!... oua!) Tu me fais tant de peine. {Elle
rejette le colis à sa place.) Alors, c'est entendu, vous me
trouverez une place. Je ne peux pas rester ainsi.
LOPAKHINE
Ne vous en faites pas, mademoiselle Charlotte, nous
la trouverons.
GAÏEV
Tout le monde nous quitte. Varia part... Voilà, mainte-
nant nous ne comptons plus.
U3
CHARLOTTE
En ville, je ne sais où m'installer et il faut partir...
(elle fredonne.) Arrive qu'arrive...
(Pichtchik entre.)
LOPAKHINE
Ah, miracle de la nature!
PICHTCHIK (essoufflé)
Oufî Laissez-moi reprendre haleine... Je suis rendu...
mes chers amis. De l'eau, s'il vous plaît î
GAÏEV
Pour sûr il vient encore chercher de l'argent. Eh bien,
merci, je me sauve, alors. (/I sort.)
PICHTCHIK
Il y a longtemps déj��� que je ne suis venu chez vous...
ma toute belle (à Lopakhine}. Te voilà... Je suis content
de te voir... Homme à l'esprit formidable... Tiens...
encaisse... (il lai tend de l'argent) 400 roubles... je t'en
dois encore 840...
LOPAKHINE (perplexe, haassani les épaules)
On croit rêver... Où l'as-tu pris, toi?
PICHTCHIK
Attends... j'ai chaud... Un événement, tout ce qu'il y
a d'extraordinaire! Des Anglais, arrivés chez moi, ont
trouvé dans le sol quelque chose comme de l'argile
blanche... (à LLoubov) Tenez,., pour vous aussi 400
roubles... ma belle... ma ravissante... {// îtd tend Var-
ient). Le reste, après (// boit de Veau). Tout à l'heure,
dans le train, un feime homme racontait qu'un certain...
114
grand philosophe, aurait conseillé de sauter des toits...
Saute, aurait-il dit, c'est ici tout le problème. {Avec éton-
nement). Pensez donc! De l'eau, s. v. p. !
LOPAICHJNE
Mais quels sont donc ces Anglais?
PICHTCHIK
Je leur ai affermé un lot de terre argileuse pour vingt-
quatre ans... et maintenant, excusez-moi, je n'ai pas le
temps... Il me faut filer ailleurs, . . j'ai des dettes partout...
(// bmt). Bonne chance à tous,., à jeudi prochain.
LIOUBOV
Nous partons à l'instant même pour la ville, d'où
demain, je pars pour l'étranger.
PICHTCHIK
Comment? (inquiet). Pourquoi à la ville? Ah^ |e com-
mence à comprendre: ces meubles, ces valises... Enfin,
que voulez- vous... {Ému.) C'est ainsi... Ce sont des gens
à l'esprit formidable... ces Anglais... Bon courage... soyez
heureux... Dieu vous aidera... il n*y a pas à dire...
Tout a une fin en ce monde... {Baisant les rnains à
Lioabov) Et si vous apprenez un jour que je suis mort,
souvenez- vous alors de ce... cheval, en vous disant: « Il
existait alors un certain bonhomme... Simlonov Pîcht-
chik... que Dieu lui fasse paix... » Quel temps remar-
quable... oui... (// sort très embarrassé, mais revient
aussitôt et de la. porte) : Ma fille Dachenka vous envoie
ses compliments. {Il sort.)
115
LiOUBOV
11 est temps. Je pars avec deux soucis. Le premier c'est
Phyrse malade {regardant sa montre) . Il nous reste à peu
près cinq minutes...
ANIA
Phyrse est déjà à l'hôpital, maman. C'est Yacha qui Ta
envoyé ce matin.
LIOUBOV
Mon autre tourment, c'est Varia. Elle est habituée à
se lever toi, à travailler et la voilà sans besogne comme
un poisson sans eau. Elle a maigri, pâli. Elle ne fait que
pleurer, la pauvrette (silence). Allez, vous le savez très
bien, Hermolaï Alexeitch: j'avais songé... à vous la don-
ner et tout faisait prévoir que vous vous marieriez. (Elle
chuchotte quelque chose à Ania qui fait un signe à Char-
lotte. Elles sortent). Elle vous aime et ne vous déplaît
pas non plus. Eh bien, je ne sais pas, on dirait que vous
nous évitez. C'est à n'y rien comprendre.
LOPAKHINE
Moi non plus, je l'avoue, je n'y comprends rien.
Et bien, pourquoi pas !... Moi non plus, je l'avoue, je
n'y comprend rien. S'il en est encore temps, je suis prêt,
même tout de suite... Finissons-en ! Je sais que sans vous
je ne parviendrai pas à la demander en mariage.
LIOUBOV
Voilà qui est bien. On n'a besoin que d'une minute
pour cela. Je vais l'appeler.
116
LOPAKHINE
II y a justement du Champagne (Regardant les verres).
Quelqu'un les a déjà vidés. (Yacha toussote.) C'est ce
qui s'appelle laper les verres...
LiouBov (animée)
.Très bien, nous allons sortir... Allez, Yacha (H.
Je vais l'appeler (criant par la porte) Varia, viens ici,
laisse cela. Viens (Elle sort, Yacha la suit.)
LOPAKHINE (regardant sa montre)
Oui... (silence.) (Derrière la porte un rire retenu. Des
chuchotements. Varia entre enfin.)
VARIA (regardant longuement les colis)
C'est drôle, je ne parviens pas à la retrouver.
LOPAKHINE
Que cherchez-vous donc?
VARIA
C'est moi-même qui l'ai mis et je ne me souviens plus.
(Silence.)
LOPAKHINE
Où avez-vous l'intention d'aller, maintenant, made-
moiselle?
VARIA
Moi? Chez les Ragouline... Je me suis entendue avec
eux, pour entrer chez eux... comme économe.
(1) En français dans le texte.
117
LOPAKHhNE
C'est à Yachniévo? A environ 70 kilomètres d'ici?
(Silence.) La voilà finie la vie dans cette maison...
VARIA (examinant les colis)
Mais où ai-je donc?... peut-être que je l'ai mis dans la
malle... oui, elle est finie la vie dans cette maison... bien
finie...
LOPAKHINE
Quant à moi, je pars à l'instant pour Kharkov... par
lé premier train... j'y ai beaucoup à faire. Je laisse ici
Epiktiodov... je l'ai engagé.
VARIA
Ah...
LOPAKHINE
L'an dernier, vers la même époque, si vous vous en
souvenez^ nous avions déjà de la neige et maintenant 11
fait beau, ensoleillé. Seulement il fait froid. Il doit bien y
avoir 3° au-dessous de zéro.
VARIA
Je n'ai pas regardé. (S/i^/iie.) D'ailleurs, notre ther-
momètre est cassé... (Silence.)
(Une voix dans la cour: «Monsieur Lopa-
; . • ■ - khine-! n} •
LOPAKHINE (comme s'il n'attendait que cet appel)
J'y vais ! (Il sort précipitamment.)
U8
(Varia, assise par terre, la tête sur uo colifi,
pleure doucement. La porte s'ouvre. Lioubov
entre avec précaution).
LIOUBOV
Eh bien? (Silence.) Il faut partir.
VARIA (Elle ne pleure plus et s'est essuyé les yeux)
Oui, il est temps, petite mère, je puis encore entrer
aujourd'hui chez les Ragouhne. Pourvu que je ne manque
pas le train...
LIOUBOV (appelant dans la porte)
Ania, apprête-toi!
(Anla entre, puis Gaïev et Charlotte, Gaïev en
pardessus ouaté à capnchoo. Les domestiques,
les cochers s'assemblent. Epikhodov arrange les
colis.)
LIOUBOV
Et maintenant, en route!
ANIA (foyeusement)
En route!
• GAÏEV
Mes amis, mes très chers amis, en quittant pour toujours
cette maison, pourrais-je passer sous silence, pourrais-je
m'empêcher pour nos adieux, de ne pas exprimer tous
les sentiments qui envahissent à présent tout mon être?...
ANIA (suppliante)
Mon oncle ! .
119
VARIA
Voyons, mon petit oncle!
GAÏEV (accablé)
J'envoie par doublé la rouge au milieu... c'est bon...
je me tais...
(Entrent: Trofimov, puis Lopakhine.)
TROFIMOV
Eh bien, Mesdames et Messieurs, 11 est temps.
LOPAKHINE
Epikhodov, mon pardessus.
LiouBov (assise)
Je veux me reposer un instant encore. On dirait qu'au-
paravant je n'ai jamais vu les murs, les plafonds de cette
maison, tant je les regarde avidement, avec une affection
si tendre...
GAÏEV
Je me souviens qu'à six ans, un jour de Pentecôte,
assis sur cette fenêtre, je regardais mon père s'en aller à
l'église...
LIOUBOV
N'a-t-on rien oublié?
LOPAKHINE
Je crois que non. (Endossant son pardessus, à Epik-
120
hodov.) Quant à toi, Epikhodov, veille bien à ce que tout
soit en ordre.
EPIKHODOV {d'une voix rauqae)
•Soyez tranquille, Hermolaï Alexéitch.
LOPAKHINE
Tiens, quelle drôle de voix tu as!
EPIKHODOV
Je viens d'avaler quelque chose en buvant de l'eau.
YACHA (avec mépris)
L'ignorance crasse...
LIOUBOV
Nous partons, et la maison restera sans âme qui vive...
LOPAKHINE
Oui,, jusqu'au printemps.
VARIA (retirant brusquement d'un paquet un parapluie,
le soulève comme pour frapper. Lopakhine fait sem-
blant de parer) .
Mais voyons, voyons, je n'y pensais même pas.
TROFIMOV
Écoutez, montons en voiture. Il est temps, le train va
bientôt arriver.
VARIA
Les voilà, vos caoutchoucs, Petia, près de la valise.
(Prête à sangloter) Ce qu'ils sont sales, vieux!
121
THOFEMOV (les mettant)
En txMite,^ mes araîsl
GAÏEV {fort confus, craignant de pleurer)
Le train... la gare... La rotjge au mUieu. Par la bande
au coin.
LIOUBOV
Allons.
LOPAKHINE
Tout le monde y est, phis personne dans la maison ?
{îl ferme à clef la porte de gauche.) Il faut fermer, îl
reste encore des tas de choses. Allons-y...
ANIA
Adieu maison, adieu la vieille vie !
TROFIMOV
Vive la nouvelle vieî... (Il sort avec Ania.)
(Varia, jetant tin regard autour de la pièce, sort
à pas Ieot& Yadia et Charlotre avec son p«t1r
chien sortent.)
' • : LOPAKHINE
Alors^ c'est jusqu'au printemps. Sortons. Madame et
Monsieur, mes souhaits. (H sort.)
(Liotfbov et Gffifev restent seuls. On dirait
quMls n'ont attendu que ce moment pour se ferer
^ . . • ■ dans- les bras l'un de l'antre. .Ils sanglotent die-
crttement, doucement, de crainte qu'on ge le?
entende.)
CAïEv (au désespoir)
Ma sœur, ma sœur...
122
UOUBOV
O mon cber^ mon affectîomié, mon superbe jardin I,..
ma vie, ma feunesse, mon bonheur, adieu, adieu...
LA vorx d'ania {foyense, appelante)
Maman I...
LA VOIX DE TROFiMov (foyease, exaltée)
Ohé!
LIOUBOV
Encore une fois, une dernière fois, jeter un regard aux
murs, aux fenêtres... C*est ici, dans cette pièce que notre
mère aimait tant se tenir.
GAÏBV
Ma sœuri ma sœur!
LA VOIX d'ania
Maman!
Ohéî
LA VOiX DE TROFIMOV
UOUBOV
Nous voilà, ills sortent.)
iLa scène est vide. L'on entend verrouiller
les portes, pcfs te départ des voitureSs Le silence
«e tait, Dans ce silence^ retentit le coup sonrd
d'une cognée cmaillanl un arbre j bruit isolé et
triste. On entend des prs. Par la porte de droite
apparaît Phyrse, comme à l'ordinaire en veston
et gflet blanc, des pantonfles aux piedp. Il est
malade.)
123
PHYRSE (s' approchant d'une porte qu'il essaie d'ouvrir)
Fermé. Ils sont partis... (Il s'assied sur le divan.) Ils
m'ont oublié... Ce n'est rien... Je vais me reposer un
peu... Et Léonide Andréitch, a encore, à coup sûr, oublié
de mettre sa pelisse. Il est parti en pardessus... (7/ sou-
pire, soucieux.) Ah! là, ià, jeunesse inexpérimentée!
Je n'y ai pas fait attention, moi... (// marmotte quelque
chose d'incompréhensible.) Voilà... la vie est passée,
comme si je n'avais jamais vécu... (Il se couche.) Je
vais me coucher un peu... Il ne te reste plus de forces,
mon vieux... rien ne te reste, rien... Ah, là, là! espèce
de... propre à rien. (// demeure immobile.)
(L'on entend un bruit lointain, aérien. Le bruit
d'un câble qui se brise. Bruit mourant, triste. Le
silence tombe, et seul, au loin, dans le jardin, le
bruit d'une cognée abattant un arbre.)
RIDEAU
124
, WKIS8BNBROCH -'
^primeur du Roi
•49,rtîe du Poinçon — Ji
Maurice LAMERTIN, éditeur
Rue Coudenberg, 58 60, Bruxelles.
Le Flambeau
Revue belge des Questions politiques et littéraires
Directeurs : Henri GRÉGOIRE. — Oscar GROSJEAN
Fondée au mois d'avril 1918, la Revue parut clandestine-
ment sous l'occupation allemande; elle publie tous les
mois une livraison d'au moins 144 pages in-8".
Abonnement j 35 francs pour la Belgique ;
ANNUEL j 40 francs pour la France et l'étranger.
Les abonnements pour la France doivent être adressés
aux éditeurs Berger-Levrault (j. Van Melle, dir. gén.),
5, rue des Beaux-Arts, Paris (VT).
Éditions du " FLAMBEAU
9»
Le Flambeau publie une collection d'ouvrages d'his-
toire, de politique et de littérature, dus aux écrivains
belges ou étrangers les plus réputés.
LÉON Leclère, pro-recteur de l'Université de Bru-
xelles :
La Question d'Occident.
Les Pays d'Entre-Deux de 843 à 1921 . — Régions rho-
daniennes. — Alsace et Lorraine. — Belgique et Rhé-
nanie. Un beau volume in-8", fr. 12.50.
Maurice LAMERTIN, éditeur
Rue Coudenberg, 58-60, Bruxelles.
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Comte R. de Briey : L'ALLEMAGNE ET L'AVENIR
DE L'EUROPE, d'après les lettres inédites d'un diplo-
mate belge en 1848. Préfaces de Jacques Bainville et sir
Thomas Barclay. Deux portraits hors texte. Un vol. in-16,
5 francs.
Henri Pirenne, recteur de l'Université de Gand :
Souvenirs de captivité en Allemagne (mars 1916-novem-
bre 1918). Un vol. in-16, 3 francs.
Ernest Gossart, de l'Académie royale de Belgique:
Emile Banning et Léopoid IL Un vol. in-16, fr. 4.50.
Albert Giraud: Eros et Psyché, drame antique. Un
vol. in-16, 4 francs.
Les Sept Flambeaux de la Guerre. Réimpression
des sept livraisons du « Flambeau » clandestin et tome I
(1918) du (( Flambeau ». Préface de M. Paul Deschanel,
ancien président de la République française. Frontispice
de Fernand Khnopff. Un vol in-8'\ 360 pages, 8 francs.
Le Tlvies. Numéro spécial consacré à la Belgique. —
Préface de S. M. le Roi. Encyclopédie des questions
belges. Un vol. in-8", 368 pages, 10 francs.
Les Perles de la Poésie Slave : Lermontov, Pouch- ,-
kine, Mickiewicz. Transcriptions en rimes françaises, par ^
Henri Grégoire. Illustrations d'Eric Wansart. Un vol. 4
in-8", xix-273 pages, 10 francs.
Maurice LAMERTIN, éditeur
Rue CouJenberg, 58-60, Bruxelles.
VIENT DE PARAITRE CHARLES DE COSTER
LA LEGENDE
ET LES AVENTURES
HEROÏQUES, JOYEUSES ET GLORIEUSES
D'ULENSPIEGEL
ET DE
LAMME GOEDZAK
AU PAYS DE FLANDRES ET AILLEURS
Texte intégral de l'édition Paul Lacnmhlez
In S" carré de 414 pages, imprimé sur beau papier . Prix: 10 francs
VIENT DE PARAITRE ^' Édition de
PAUL SPAAK
PREFACE ITEMILE VERHAEREN
Ip-l(i, imprimé sur véritable soufflé anglais . . Prix: 7 fr. 50
Il a été tiré spécialement au format in-8" et sur beau papier vergé
anglais, deux cents exemplaires numéroté de DIADESTÉ.
Ces exemplaires constituent ' l'édition originale de cette anivre et
I '^ont mis en vente au prix de 10 francs.
Maurice LAMERTIN, éditeur
Rue Coudenberg, 58-6'), Bruxelles.
PAUL SPAAK
Malgré ceux qui tombent.
Pièce en vers, représentée à Bruxelles
au Théâtre Royal du Parc.
Un volume in-8° de 159 pages, imprimé sur papier vergé
Prix: 7 fr. 50
11 a été tiré quelques exemplaires sur papier de Hollande.
SHAKESPEARE
Un Songe de Nuit d'été.
VERSION DE PAUL SPAAK i
In-4'' de 118 pages luxueusement imprimé, lettrines, couverture en
deux tons Prix: 10 francs
Vient de paraître:
JEAiN VERHAEGEN
Ex-Caporal au 12^ Régiment de Ligne.
Vers la Victoire.
PAR LA SOUFFRANCE ET PAR LA MORT ■
Souvenirs d'un patrouilleur belge à l'offensive du
28 septembre 1918. 1
Un beau volume in-12. imprimé sur véritable papier soufflé anglais.
Prix: 4 francs.
Vient de paraître :
LOUIS PIERARD
De moins cinq à la Délivrance.
NOVEMBRE 1917 AU 14 JUILLET 1919
Un beau volume in-12 de 416 pages . . ... Prix: 5 fr. 5(
tM
- u Ghekhov, .'In ton Tavlovich
34-57 La cerisaie
F5V55
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