Ceci est une ancienne révision du document !
Berlusconnerie
Fréquent visiteur de l’Italie dès ma jeunesse (soit au début des années ’70), je ne peux que constater les importants changements intervenus dans ce pays ces dix dernières années. Quelques notes de route...
Sur les routes d’abord, vu que c’est par là que l’on commence si l’on y vient motorisé :
fini, les petites voitures rouges nerveuses, conduites par de nonchalants conducteurs italiens soudain transformés en sosies de Fangio, mais toujours prêts à céder le passage aux pauvres touristes "con la targa straniera" ; place aux berlines grises pour les classes moyennes, et aux grosses 4x4 pour les plus riches (enfin, ceux qui en achetant leur voiture à crédit cherchent à faire croire qu’ils appartiennent à une classe plus aisée). Dans les faits, les vrais riches continuent de rouler vraiment luxe (Jaguar, Porsche, Maserati et Lamborghini) et sont toujours aussi rares. Dans les véhicules, un conducteur (toujours), un passager (parfois) , un enfant (plus rarement). Pratiquement jamais plus. La petite voiture bourrée de gamins, avec les grands-parents en prime, c’est de l’histoire ancienne.
A Rome maintenant (mon frère y vit depuis plus de 30 ans) :
la croissance phénoménale des petites voitures, au détriment des gros véhicules et des vespas (maintenant majoritairement japonaises et conduites par des post-adolescents), confirme l’enrichissement relatif et la décroissance démographique. Les bus viennent à l’heure, et plus personne ne court derrière (anciennement sport national romain, pour y trouver une place). Les vitres sont fermées, pour ne pas perdre le bénéfice de la climatisation, et on ne voit plus de bras d’honneur, ni de jurons fleuris. Finis, les "manach’ la miseria", "porca madonna", "fioglio di..." et autres joyeusetés. Quand au jeu de mains, c’est à croire que les manchots sont devenus rois, les seules mains qui s’agitent sont celles des policiers réglant la circulation.

En face de notre appartement de location, à deux pas de Santa Maria Maggiore, la librairie "Testa di ferro", sous-titrée "Libreria non conforme" (elle a un site web, http://www.latestadiferro.org/). Au début, je vois un livre sur le futurisme russe, je m’approche, alléché, mais de plus en plus intrigué. C’est un leurre, seul l’élément futuriste explique la présence de cet ouvrage dans ce magasin, ramassis de propagande ouvertement fasciste - et sans doute plus à l’intérieur. Dans la rue, des affiches sauvages vantant la radio web "Bandiera nera", d’autres affiches électorales de l’Alleanza nazionale (ex Movimento Sociale Italiano, fondé en 1946 par des nostalgiques du glabre prognathe). Devant la librairie, un très jeune couple avec enfants. Elle a les cheveux rasés et un tatouage "prima linea" sur l’épaule, accroché à sa ceinture militaire, le biberon du bébé. S’il n’y a que les jeunes fascistes pour faire des enfants, ça promet. En résumé, depuis la 2e victoire du "cavaliere", l’extrême-droite n’a plus peur de se montrer à visage découvert.
Pendant ce temps, le Ministre de la Défense (Ignazio Benito Maria La Russa, président d’Alleanza Nazionale - je vous assure que je n'invente rien pour son deuxième prénom), d’accord avec MM. les Ministres Fini (Alleanza Nazionale aussi) et Bossi (Legha, eux aussi politiquement très à gauche) concotent une loi spéciale pour faire intervenir l’armée aux côtés de la police. Est-ce pour lutter contre la maffia ? Non, il s’agit principalement de patrouiller près des centres pour requérants d’asile et des camps de Roms, nouvelles bêtes noires des Italiens du XXIe siècle, et de procéder à des arrestations de dealers africains et clandestins, qui "pullulent" dans les parcs publics.
Lorsque je parle de La Russa à des paysans de montagne, dans la Garfagnana, ils sont tous convaincus qu'il défend leurs intérêts. Comme quoi il n'y a pas que Blocher qui gruge ses électeurs en leur faisant croire qu'il est de leur côté tout en creusant leurs tombes. Plus grave sans doute, lorsque je parle de Walther Veltroni à ma famille, je suis tout surpris d'entendre qu'il n'est pas celui que me présentent les médias de gauche francophones. Non, Veltroni n'est pas un communiste, pas même socialiste, à moins de considérer Blair comme un communiste à tendance anarchiste. C'est un démagogue, qui prétend à des positions de gauche tout en cherchant surtout à se rapprocher de l'électorat chrétien italien, comme son compère Rutelli. Seul D'Alema semble échapper à cette "nouvelle gauche", mais comme dirait l'autre: "D'Alema, combien de divisions?".
Ma nièce de 22 ans me raconte une anecdote marquante: des amis communistes se font frapper par des fascistes, qu'ils poursuivent jusqu'à Piazza Euclide, haut lieu de rassemblements pour extrêmes-droitistes romains. Arrivés là, ils se rendent compte qu'ils sont en minorité et qu'ils risquent gros. Alors les gauchistes prétendent qu'ils poursuivent un individu parce qu'il a mal parlé de leur soeur, et les autres fascistes les aident à frapper leur propre camarade. Ma question: est-ce vraiment une anecdote drôle, ou plutôt le symbole de la faiblesse de la gauche italienne?
Juillet 2009