RANCIERE, Jacques: La haine de la démocratie - Chroniques des temps consensuels
Pourquoi la démocratie est-elle en crise depuis les années 1970? C'est à cette ambitieuse question que Rancière souhaite répondre, en démontrant, dans un langage clair et accessible, le glissement radical de ce concept voulu par l'intelligentsia française ces dernières décennies. Outre l'aspect critique, l'auteur propose aussi un retour aux sources du concept, et un rapide récapitulatif des caractéristiques de la démocratie à l'usage des lecteurs-citoyens.

"La nouvelle haine de la démocratie n'est donc, en un sens, qu'une des formes de la confusion qui affecte ce terme. Elle double la confusion consensuelle en faisant du mot «démocratie» un opérateur idéologique qui dépolitise les questions de la vie publique pour en faire des «phénomènes de société», tout en déniant les formes de domination qui structurent la société. Elle masque la domination des oligarchies étatiques en identifiant la démocratie à une forme de société et celle des oligarchies économiques en assimilant leur empire aux seuls appétits des «individus démocratiques». Elle peut ainsi attribuer sans rire les phénomènes d'accentuation de l'inégalité au triomphe funeste et irréversible de l'«égalité des conditions» et offrir à l'entreprise oligarchique son point d'honner idéologique: il faut lutter contre la démocratie, parce que la démocratie c'est le totalitarisme." (101)
Voir de l'auteur sur son ouvrage: http://multitudes.samizdat.net/La-Haine-de-la-democratie
RANCIERE, Jacques: La haine de la démocratie - Chroniques des temps consensuels
Etymologie de démocratie (vérifier) serait dès l'origine péjorative ("vulgus" grec). Beauté de la réflexion dialectique. Critique de Huntington (The Crisis of Democracy) et de ses sbires francophones.
17
Exemple bizarre sur l'Holocauste (Jean-Claude Milner, Les penchants criminels de l'Europe démocratique): l'Europe demande la paix au Proche-Orient, qui revient à nier l'existence d'Israël, alors que la paix démocratique européenne est le résultat de la destruction des Juifs d'Europe - l'Holocauste. A partir de cet étrange argumentation, Rancière montre l'inversion du discours intellectuel, inverti et renversé.:
"Il y a plusieurs manières de considérer cette argumentation. On peut opposer à sa radicalité les raisons du sens commun et de l'exactitude historique, en demandant par exemple si le régime nazi peut être aussi aisément tenu pourun agent du triomphe européen de la démocratie, sinon par le recours à quelque ruse ou téléologie providentielle de l'histoire. On peut, à l'inverse, en analyser la cohérence interne à partir du coeur de la pensée de son auteur, soit une théorie du nom, articulée à la triplicité lacanienne du symbolique, de l'imaginaire et du réel*. Je prendrai ici une troisième voie: considérer le noyau de l'argumentation non selon son extravagance au regard du sens commun ou son appartenance au réseau conceptuel de la pensée d'un auteur, mais du point de vue du paysage commun que cette argumentation singulière permet de reconstituer, de ce qu'elle nous laisse percevoir du déplacement subi, en deux décennies, par le mot de démocratie dans l'opinion intellectuelle dominante.
* On se référera pour cela au maître livre de Jean-Claude Milner, Les Noms indistincts, Paris, Le Seuil, 1983"
22
"Le libéralisme affiché par l'intelligentsia française depuis les années 1980 est une doctrine à double fond. Derrière la révérence aux Lumières et à la tradition anglo-américaine de la démocratie libérale et des droits de l'individu, on reconnaît la dénonciation très française de la révolution individualiste déchirant le corps social."
L'inversion du discours sur la démocratie date de la fin du communisme
30
"Ce dernier [Jean Baudrillard] dénonçait les illusions d'une «personnalisation» entièrement soumise aux exigences marchandes et voyait dans les promesses de la consommation la fausse égalité qui masquait la «démocratie absente et l'égalité introuvable»*. La nouvelle sociologie du consommateur narcissique supprimait, elle, cette opposition de l'égalité représentée à l'égalité absente. Elle affirmait la positivité de ce «procès de la personnalisation»«» que Baudrillard avait annoncé comme un leurre. En transformant le consommateur aliéné d'hier en narcisse jouant librement avec les objets et les signes de l'univers marchand, elle identifiait positivement démocratie et consommation."
* Jean Baudrillard, La Société de consommation. Ses mythes, ses structures. Paris, SGPP 1970, p. 88
35-36
"Il n'y a pas à s'étonner que les représentants de la passion consommatrice qui excitent la plus grande fureur de nos idéologues soient en général ceux dont la capacité de consommer est la plus limitée. La dénonciation de l' «individualisme démocratique» opère en effet, à peu de frais, le recouvrement de deux thèses: la thèse classique des possédants (les pauvres en veulent toujours plus) et la thèse des élites raffinées: il y a trop d'individus, trop de gens qui prétendent au privilège de l'individualité. Le discours intellectuel dominant rejoint ainsi la pensée des élites censitaires et savantes du XIXe siècle: l'individualité est une bonne chose pour les élites, elle devient un désastre de la civilisation si tous y ont accès."
54
"La démocratie n'est ni un type de consommation, ni une forme de société. Le pouvoir du peuple n'est pas celui de la population réunie, de sa majorité ou des classes laborieuses. Il est simplement le pouvoir propre à ceux qui n'ont pas plus de titre à gouverner qu'à être gouvernés. De ce pouvoir-là on ne peut pas se débarasser en dénonçant la tyrannie des majorités, la bêtise du gros animal ou la frivolité des individus consommateurs. Car il faut alors se débarasser de la politique elle-même."
58
"La «société démocratique» n'est jamais qu'une peinture de fantaisie, destinée à soutenir tel ou tel projet de bon gouvernement. Les sociétés, aujourd'hui comme hier, sont organisées par le jeu des oligarchies. Et il n'y a pas à proprement parler de gouvernement démocratique. Les gouvernements s'exercent toujours de la minorité sur la majorité. Le «pouvoir du peuple» est donc nécessairement hétérotopique à la société inégalitaire comme au gouvernement oligarchique."
74
A la lecture de cette page, je me dis que l'utilitarisme est un concept forgé par les possédants pour expliquer pourquoi l'homme rationnel accepte son aliénation (comme toutes les grandes pensées, maintenant que je la retape je ne vois pas ce qui l'a évoquée dans ce texte...).
Rancière évoque ici la croisade anti-démocratique des élites intellectuelles françaises contre l'école, nivellant par le base et autres sornettes. A noter que pour lui les "nouveaux philosophes" sont, au mieux, des sociologues de supermarché - mais certainement pas des philosophes. Dans la mesure ou étymologiquement le terme signifie "amoureux de la sagesse", je ne peux que partager son point de vue (cf. BHL, Finky et autres "intellectuels" appréciés de la TV - et du pouvoir).
80-81
"... on peut énumérer les règles définissant le minumum permettant à un système représentatif de se déclarer démocratique: mandats électoraux courts, non cumulables, non renouvelables; monopole des représentants du peuple sur l'élaboration des lois; interdiction aux fonctionnaires de l'Etat d'être représentants du peuple; réduction au minimum des campagnes et des dépenses de campagne et contrôle de l'ingérence des puissances économiques dans les processus électoraux. De telles règles n'ont rien d'extravagant et, dans le passé, bien des penseurs ou des législateurs, peu portés à l'amour inconsidéré du peuple, les ont examinées avec attention comme des moyens d'assurer l'équilibre des pouvoirs, de dissocier la représentation de la volonté générale de celle des intérêts particuliers et d'éviter ce qu'ils considéraient comme le pire des gouvernements: le gouvernement de ceux qui aiment le pouvoir et sont adroits à s'en emparer. Il suffit pourtant aujourd'hui de les énumérer pour susciter l'hilarité. A bon droit: ce que nous appelons démocratie est un fonctionnement étatique et gouvernemental exactement inverse: élus élus éternels, comulant ou alternant fonctions municipales, régionales, législatives ou ministérielles et tenant à la population par le lien essentiel de la représentation des intérêts locaux; gouvernements qui font eux-mêmes les lois; représentants du peuple massivement issus d'une école d'administration; ministres ou collaborateurs de ministres recasés dans des entreprises publiques ou semi-publiques; partis financés par la fraude sur les marchés publics; hommes d'affaires investissant des sommes colossales dans la recherche d'un mandat électoral; patrons d'empires médiatiques privés s'emparant à travers leurs fonctions publiques de l'empire des médias publics. En bref: l'accaparement de la chose publique par une solide alliance de l'oligarchie étatique et de l'oligarchie économique. On comprend que les contempteurs de l'«indidualisme démocratique» n'aient rien à reprocher à ce système de prédation de la chose et du bien publics. De fait, ces formes de surconsommation des emplois publics ne relèvent pas de la démocratie. Les maux dont souffrent nos «démocraties» sont d'abord des maux liés à l'insatiable appétit des oligarques."
88
"Populisme est le nom commode sous lequel se dissimule la contradiction exacerbée entre légitimité populaire et légitimité savante, la difficulté du gouvernement de la science à s'accomoder des manifestations de la démocratie et même de la forme mixte du système représentatif. Ce nom masque et revèle en même temps le grand souhait de l'oligarchie: gouverner sans peuple, c'est-à-dire sans division du peuple; gouverner sans politique. Et il permet au gouvernement savant d'exorciser la vieille aporie: comment la science peut-elle gouverner ceux qui ne l'entendent pas?"
95-96
"D'autres s'accomodent bien moins de cette position [celle des «progressistes» anti-démocratiques]. La foi progressiste est pour eux trop naïve et le consensus trop souriant. Ils ont pris, eux aussi, leurs leçons premières de marxisme. Mais leur marxisme n'était pas celui de la foi en l'histoire et au développement des forces productives. Il était, en théorie, celui de la critique qui dévoile l'envers des choses - la vérité de la structure sous la surface de l'idéologie ou celle de l'exploitation sous les apparences du droit et de la démocratie [critique d'Althusser?]. Il était, en pratique, celui des classes ou des mondes qui s'opposent et de la rupture qui tranche en deux l'histoire. Ils supportent donc plus mal que le marxisme ait trompé leur attente, que l'histoire, la mauvaise, celle qui ne s'interrompt pas, impose son règne. A son égard, à l'égard des années 68 qui en furent le dernier grand flamboiement en Occident, leur enthousiasme s'est changé en ressentiment."
Ou comment les "marxistes" des années soixante se sont transformés en flagorneurs du marché...
101
"La nouvelle haine de la démocratie n'est donc, en un sens, qu'une des formes de la confusion qui affecte ce terme. Elle double la confusion consensuelle en faisant du mot «démocratie» un opérateur idéologique qui dépolitise les questions de la vie publique pour en faire des «phénomènes de société», tout en déniant les formes de domination qui structurent la société. Elle masque la domination des oligarchies étatiques en identifiant la démocratie à une forme de société et celle des oligarchies économiques en assimilant leur empire aux seuls appétits des «individus démocratiques». Elle peut ainsi attribuer sans rire les phénomènes d'accentuation de l'inégalité au triomphe funeste et irréversible de l'«égalité des conditions» et offrir à l'entreprise oligarchique son point d'honner idéologique: il faut lutter contre la démocratie, parce que la démocratie c'est le totalitarisme.
Mais la confusion [notamment autour du terme "démocratique"] n'est pas seulement un usage illégitime des mots qu'il suffirait de rectifier. Si les mots servent à brouiller les choses, c'est parce que la bataille sur les mots est indissociable de la bataille sur les choses".
Nominalisme, quand tu nous tiens...
104-105
"Destruction de la démocratie au nom du Coran, expansion guerrière de la démocratie identifiée à la mise en oeuvre du Décalogue, haine de la démocratie assimilée au meurtre du pasteur divin. Toutes ces figures contemporaines ont au moins un mérite. A travers la haine qu'elles manifestent contre la démocratie ou en son nom et à travers les amalgames auxquelles elles soumettent sa notion, elles nous obligent à retrouver la puissance singulière qui lui est propre. La démocratie n'est ni cette forme de gouvernement qui permet à l'oligarchie de régner au nom du peuple, ni cette forme de société que règle le pouvoir de la marchandise. Elle est l'action qui sans cesse arrache aux gouvernements oligarchiques le monopole de la vie publique et à la richesse la toute-puissance sur les vies. Elle est la puissance qui doit, aujourd'hui plus que jamais, se battre contre la confusion de ces pouvoirs en une seule et même loi de la domination. Retrouver la singularité de la démocratie, c'est aussi prendre conscience de sa solitude."
Accents foucaltiens...